Carlos Fuentes, l'exorciste

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

mercredi 16 mai 2012, 10:45

Entretien Le grand écrivain mexicain est à Bruxelles. Il nous parle de Mexico, du plaisir d'écrire et de son dernier livre, « Le bonheur des familles »

Carlos Fuentes, l'exorciste

Carlos Fuentes parle français avec aisance Mais quelle est sa langue de pensée ? L’espagnol : « Je pense, j’insulte et je fais l’amour en espagnol », dit-il © Daniel Mordzinski

Carlos Fuentes a fêté ses 80 ans en novembre dernier. Mais ne croyez pas qu'il contemple sa vie passée : ce sont ses projets qui l'intéressent. Il a des romans en préparation, il veut se surprendre encore et donc surprendre ses lecteurs. Comme avec son dernier livre traduit en français, Le bonheur des familles, une suite de récits entrecoupés de chœurs poétiques, qui met bien à mal la famille mexicaine et, au-delà d'elle, la société mexicaine. Fuentes a beau se défendre de ce que ses personnages ne parlent pas pour lui, ils sont durs : « Aujourd'hui, il n'y a plus aucun lien entre nous, dit l'un d'eux. Ils ont été brisés par l'oubli, la corruption, l'escroquerie, le clin d'œil. »

Dates

1928. Naissance à Panama, de parents diplomates, le 11 novembre.

1944. Arrive à Mexico où il passera son bac avant de suivre des cours au Collège français. 1949. Etudes de droit à Mexico et puis troisième cycle en Suisse. 1954. Premier recueil de nouvelles, Jours de carnaval

1955. Fondation, avec Octavio Paz et Emmanuel Carballo, de la Revista Mexicana de Literatura (Revue Mexicaine de Littérature).

1958. Premier roman, La plus limpide région, suivi en 1959 par Les bonnes consciences.

1962. Se suivent des romans dont La mort d'Artemio Cruz, Peau neuve, Zone sacrée, Anniversaire, des nouvelles dont Le Chant des aveugles (1964), du théâtre, des biographies, des essais politiques et littéraires.

1974. Ambassadeur du Mexique en France pendant trois ans et publication de Terra Nostra (Notre terre) en 1975. 1980. Son œuvre se rassemble désormais sous le titre générique de « L'âge du temps ».

1987. Prix Cervantès.

2004. Pamphlet Contre Bush.

2005. Territoires du temps, entretiens.

2009. Le bonheur des familles, roman.

Noir constat, noir bouquin. Et formidable livre aux personnages extraordinaires de vérité et à l'écriture superbe, ruant dans les brancards de la tradition. Ce géant des lettres latino-américaines est l'invité de Bozar et de Passa Porta ce dimanche soir. Nous avons rencontré l'immense et affable écrivain mexicain.

C'est important pour vous, les festivals de littérature ?

Très important. Au Mexique, en Amérique latine, on discute beaucoup sur la politique, l'économie, la violence et on laisse peu de place pour la culture. Or la culture, c'est ce qui nous donne notre identité.

On fête vos 80 ans et les 50 ans de votre premier livre, « La plus limpide région », une grande fresque de Mexico. 50 ans plus tard, la ville a-t-elle changé ?

Énormément, on ne pourrait plus écrire un roman comme ça, c'est impossible. La ville comptait alors 5 millions d'habitants, aujourd'hui, c'est 20 millions. Il est devenu impossible de prendre une ville comme protagoniste.

On dit que vous n'osez plus vous promener à Mexico.

La ville est devenue dangereuse. Quand j'étais jeune, je sortais de l'université, d'un cabaret à 3 h du matin, et je pouvais rentrer à pied chez moi. Aujourd'hui, il y a un sentiment de danger, d'insécurité important.

Vous vous y sentez encore chez vous ?

Toujours. J'y ai tant d'amis. Quand je suis à Mexico, je n'ai pas le temps d'écrire. Tandis qu'à Londres, où je suis six mois par an, je vis avec ma femme, très tranquillement. J'écris beaucoup. Je me lève à 6 h et à 7 h j'écris. A la plume. Je ne peux me passer du bruit de la plume et de l'odeur de l'encre.

Pourquoi un fils de diplomate s'est-il risqué à la vie aventureuse de la littérature ?

Je suis un écrivain-né, j'adore écrire. Ecrire pour moi ce n'est pas du travail, c'est du plaisir comme faire l'amour, comme manger, ça fait partie de la vie.

C'est quoi être écrivain ?

Donner tous ses droits à l'imagination et au langage, c'est aussi simple que ça.

Vos livres peuvent-ils aider à changer les gens et la société ?

Oui, dans une certaine mesure. Ce n'est pas ça qui change réellement une société, mais la politique, l'économie. Il y a cependant une relation avec l'esprit, avec l'« animus » des lecteurs qui est très important.

« Le bonheur des familles » ne respire pas le bonheur.

Vous savez, on essaie dans un livre d'être en contradiction avec soi-même. Si un écrivain est d'accord avec tout ce qu'il met dans son roman, c'est de la propagande. Un livre n'est pas la réalité totale. Un personnage ne parle pas pour la société ni pour l'auteur. C'est un personnage, c'est tout.

Vous prenez vos distances ?

Sans distance, on ne peut pas écrire de romans. On écrit des confessions, de l'autobiographie.

C'est de l'exorcisme alors ?

Toute la littérature est un exorcisme.