Le choc des cultures entre Rome et Tokyo

DANIEL COUVREUR

mercredi 23 mai 2012, 10:02

Entretien La dessinatrice Mari Yamazaki plonge les Romains et les Japonais dans le même bain. Sa série Thermae Romae déshabille le corps de ses tabous, en Europe comme au Japon.

PARIS

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Mari Yamazaki s'est découvert une fascination pour l'art occidental à 14 ans, quand sa mère musicienne l'a mise dans un avion pour « voir le monde ». À la maison, elle a grandi parmi les posters de tapisseries de Cluny et des tableaux de Botticelli. A Lisbonne, elle découvrira les albums d'Alix et de Murena, le péplum des Belges Jean Dufaux et Philippe Delaby. En 2008, elle crée la série Thermae Romae au Japon. Les six tomes se sont vendus à 5 millions d'exemplaires, adaptés au cinéma avec Abe Hiroshi, la star nipponne, dans les studios de Cinecittà. Les deux premiers mangas déjà traduits en français font un tabac. Mari Yamazaki nous a confié les clés de son inspiration dans les ruines des thermes de Lutèce.

C'est la première fois qu'un auteur japonais s'immerge dans l'Antiquité romaine. Comment vous est venue cette passion ?

Grâce à un vieil Italien rencontré sur un quai de gare à Bruxelles et qui me croyait en fugue, j'ai rencontré mon futur mari. Ensuite, j'ai vécu dix ans en Italie et j'ai eu l'envie de transmettre cet émerveillement non pas sous la forme d'un livre spécialisé mais de manière amusante à travers un manga. J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de points communs entre la culture du bain dans la Rome d'Hadrien et le Japon de l'après-guerre. Aucun autre peuple que ces deux-là n'a voué un tel amour aux bains publics. Dans la Rome antique, personne n'avait de salle de bain. Tous les citoyens allaient aux thermes après le boulot. Au Japon, depuis l'époque d'Edo et jusqu'à la fin des années 1970, c'était pareil.

Votre dessin réaliste échappe aux stéréotypes du manga. Les lecteurs ont bien accueilli cette esthétique à l'européenne ?

Oui. Je n'ai pas été influencée par les mangas parce que j'ai pratiqué la peinture aux Beaux-Arts de Florence. Je suis sensible à l'esthétique de la statuaire romaine. J'aime dessiner des hommes sans cacher quoi que ce soit.

A l'exception des statues, les sexes sont floutés. Ce n'est pas paradoxal dans une série où les personnages se baignent nus ?

Au XIXe siècle, on avait une longue tradition de l'estampe érotique et des shungas où ça y allait dans tous les sens ! L'Occupation américaine a installé des habitudes puritaines. Moi, je ne me suis pas autocensurée. J'ai illustré des phallus géants liés au culte de la fertilité. Je voulais rappeler aux Japonais comme aux Italiens que malgré le vernis judéo-chrétien, on peut être fier de dessiner ces choses. Le fait de se retrouver dans le plus simple appareil nous affranchit des normes, de la hiérarchie, et ramène à l'essentiel du contact humain. Le reste appartient à l'éditeur…

Les Romains traitent les Japonais de « faces plates ». Après les « faces de citron » de Buck Danny, ce n'est pas connoté ?

Face plate : ça fait rire les Japonais ! C'est la traduction de « visage plat et lisse » et l'admiration de Lucius pour la culture japonaise écarte toute possibilité d'interprétation raciste. Les Japonais sont flattés de la curiosité que les Romains leur portent.

Thermae Romae , tomes 1 et 2 déjà parus, Sakka, 180 p. et 7,50 euros par volume