Bruce Chatwin, un précurseur d'internet

LUCIE CAUWE

vendredi 01 juin 2012, 12:19

Sa passionnante correspondance est traduite en français. Un régal !

Bruce Chatwin, un précurseur d'internet

Bruce Chatwin en mai 1984, quatre bonnes années avant sa mort le 18 janvier 1989 : une gueule d’ange, un appétit de vivre insatiable, une bonne dose d’humour anglais et un formidable talent de conteur © Ulf Andersen

Que tous ceux que le mot « correspondance » tétanise m'accordent quelques lignes de grâce. Car le recueil La sagesse du nomade est bien plus qu'un ensemble de lettres écrites par l'écrivain britannique Bruce Chatwin (1940-1989). C'est une succession de petites fenêtres que sa plume élégante ouvre sur le monde, lointain comme la Patagonie ou l'Afghanistan, proche comme l'Angleterre ou l'Espagne, ou plus intime quand il écrit à sa femme, l'Américaine Elisabeth, épousée en 1965, quatre ans après leur rencontre, ou à ses nombreux amis.

Repères

Correspondance La sagesse du nomade ✶✶✶ BRUCE CHATWIN lettres choisies et présentées par Elizabeth Chatwin et Nicholas Shakespeare traduit de l'anglais par Jacques Chabert Grasset 539 p., 22 euros

C'est aussi une suite d'épisodes de vie épiques ou plus courants que ce champion de l'humour, anglais il est vrai, enfile, ferrant le lecteur par ses surprises. C'est également une foule de nouvelles sur le monde des arts : le voyageur était autant amateur et connaisseur d'antiquités que d'art impressionniste. C'est encore une passionnante autobiographie, véridique car faite par inadvertance : les lettres ici rassemblées n'ont pas été écrites dans ce but. C'est enfin un ensemble d'informations qui passe instantanément d'une culture à l'autre, aussi aisément que les clics actuels que permet internet. Tout cela dans un seul livre brillant d'encore bien d'autres facettes. Un ensemble qu'on n'aurait sans doute pas eu si Bruce Chatwin avait vécu plus tard. Les mails et les SMS ont largement remplacé la correspondance, des messages jamais imprimés qui se perdent.

Les broderies d'une vérité fondamentale

Le Britannique a été un précurseur dans la forme qu'il a donnée à ses courriers, et aussi dans sa manière d'agencer ses romans. Il en laisse six, dont les célèbres En Patagonie et Le chant des pistes, ceux qu'il a eus le temps d'écrire dans sa courte vie – il est mort à 48 ans. Tous n'ont pas été faciles à rédiger, sa correspondance en atteste ; ses lettres sont les « seuls écrits qu'il n'ait pas retravaillés », note sa veuve. Il ne parvint ainsi jamais à boucler son livre sur les nomades. Ses lettres font preuve d'une réelle inventivité, qu'elles empruntent la forme courte d'une carte postale, ou la longue. Ce n'est pas pour rien que les destinataires de ces courriers expédiés durant quatre décennies les ont conservés. La manière dont il agençait quelques mots pour dire « Bons baisers de Saint-Malo » était toujours délicieuse et la plupart du temps personnalisée.

A Saint-Malo justement, l'après-midi que lui a consacrée le Festival Etonnants Voyageurs a fait salle comble. On a pu notamment y entendre Nicholas Shakespeare, son ami, et Elizabeth Chatwin, sa veuve, toujours bon pied bon œil, y expliquer comment ils ont conçu le recueil La sagesse du nomade. Une de ses particularités et ce qui fait son charme et son intérêt, c'est que les lettres sont regroupées par périodes, chaque fois remises dans leur contexte et annotées par ceux qui les ont réunies. On peut avoir une explication de Nicholas Shakespeare et un commentaire d'Elizabeth Chatwin, contredisant parfois totalement ce que Bruce, toujours à l'affût d'exotisme, écrit…

Chatwin a souvent été accusé de trafiquer la vérité. Il vaut sans doute mieux considérer ses histoires comme des « broderies d'une vérité fondamentale ». Ce sont de petits bijoux qui rendent autant compte de sa fascination pour les nomades qu'ils évoquent les solides amitiés fondées avec Werner Herzog, James Ivory, Susan Sontag, etc., ou les liens conservés dans le milieu des salles de ventes, Sotheby's où il a commencé sa carrière, Christie's où il passa ensuite, ou avec des collectionneurs aussi passionnés que lui.

Le voyageur avait la bougeotte mais il fut un homme de passions, un voyageur solitaire pour avoir davantage de contacts avec ceux qu'ils croisaient, un impulsif capable de quitter son emploi au Sunday Times en laissant la note « Parti en Patagonie pour quatre mois », un bisexuel qui contracta le mystérieux sida du début des années 80 et en mourut. Un homme aimant et un ami aimé.

Les romans de Bruce Chatwin, Les jumeaux de Black Hill et Utz , viennent de sortir en « Cahiers rouges » (Grasset). Y étaient déjà disponible le célébrissime En Patagonie et Le vice-roi de Ouidah .