L’écrivain Ray Bradbury est décédé

Rédaction en ligne

mercredi 06 juin 2012, 16:52

L’écrivain américain Ray Bradbury, surtout connu pour son roman « Fahrenheit 451 », est décédé ce mercredi, à l’âge de 91 ans.

L’écrivain Ray Bradbury est décédé

Ray Bradbury, photographié en 2003

Ray Bradbury est né à Waukegan, aux Etats-Unis, en 1920. Ses études terminées en 1938, il a dû vendre des journaux pour vivre. Il a alors commencé à écrire, puis est très vite devenu un scénariste à succès («Moby Dick» de John Huston), célèbre avec ses romans de science-fiction. Ses deux livres les plus lus sont «Les Chroniques martiennes» et «Fahrenheit 451», portés à l’écran par le réalisateur François Truffaut.

Archive du Soir du 5 février 1998. Pour Ray Bradbury,rien ne remplacera la lecture.

L’écrivain de science-fiction jette un regard détaché sur la folie qui entoure Internet. Pour lui, l’industrie informatique exagère son importance et le réseau n’est qu’un outil de recherche. La créativité se trouve dans les livres traditionnels.

Je n’aime pas Internet, et je ne veux pas recevoir de courrier électronique. Je n’en ai pas besoin. Pourquoi y aurais-je recours ? J’ai tout ce qu’il me faut : un stylo, un crayon à papier et une machine à écrire, et ça va très bien comme ça. J’ai mes livres, aussi. Et je prends mon temps pour écrire mes nouvelles.

La vraie créativité, c’est ce que l’on a d’unique en soi-même. On est créatif quand on explore toutes les profondeurs de son être, quand on cherche à découvrir qui on est, ce qu’on est et ce qu’on a envie de faire. Internet ne peut pas nous amener à faire ça. Les porte-parole de l’industrie informatique, tous derrière Internet, nous disent que ces machines nous rendent plus créatifs. Ce n’est pas vrai : ils nous racontent cette histoire parce qu’ils peuvent gagner des millions et des millions de dollars.

Une bibliothèque et son atmosphère peuvent en revanche nous rendre créatifs. On peut se promener dans une bibliothèque et trouver des livres qui représentent notre vie, notre âme et nos pensées. Leur lecture nous ouvre l’esprit; ils font apparaître la personne que l’on est vraiment.

Internet est comme un flipper. C’est un jouet, à 100 % masculin, j’allais dire mâle... Et les hommes ont tendance à perdre leur temps, à être très bêtes avec leurs jouets.

Le GSM, un jouet

pour gamins frimeurs

Si on se promène dans Paris, par exemple, on peut voir des hommes qui marchent dans la rue, le téléphone portable collé à l’oreille, passant leurs coups de fil. On en voit même dans les avions. Les femmes ne se comportent pas de cette façon. Les hommes, eux, il faut toujours qu’ils jouent avec leurs jouets. Il faut qu’ils les montrent aux gens : «Hé, regarde, j’ai un jouet !». Ils sont incapables de se décontracter, de se promener, de profiter simplement de la ville ou du voyage pour oublier un peu le travail. Il faut qu’ils prouvent aux autres que ce sont de vrais hommes d’affaires, et c’est pour cette raison qu’ils ne se déplacent jamais sans ce machin et qu’ils téléphonent devant les autres. Ils ont l’impression d’être intelligents en faisant ça. Mais ce n’est pas vrai. Ce sont des gamins qui friment. Ils feraient mieux de cultiver leur vraie créativité.

Un bon exemple d’un autre type d’événement non-créatif est l’émission de télévision «Jeopardy». Les participants répondent à des questions sur les hommes célèbres, sur les guerres, sur les noms des fleuves ou sur les pays. Ils gagnent s’ils trouvent la bonne réponse. Mais ce jeu n’a rien à voir avec l’intelligence. Je ne veux pas apprendre par coeur les dates des différentes guerres de l’histoire du monde, comme les guerres napoléoniennes en Europe. Ce n’est pas important.

Ce qui serait peut-être intéressant, c’est de poser des questions sur le pourquoi de ces personnages : qui était Napoléon ? pourquoi a-t-il fait ce qu’il a fait ? pourquoi a-t-il abandonné ses troupes en Egypte ? pourquoi est-il rentré à Paris et pourquoi est-il devenu aussi célèbre ? Là, on est dans le vrai. On peut oublier les dates ou le simple fait qu’il a existé. Mais les participants à ce jeu gagnent des prix s’ils savent quand Napoléon a envahi la Russie ou quand il a dû prendre la fuite d’un certain endroit. «Jeopardy» est un échec total.

Un autre bon exemple, c’est un concours d’orthographe. Ça vous donne l’impression d’être intelligent, mais ce n’est pas une intelligence créative. J’ai participé à plusieurs concours d’orthographe quand j’étais petit et j’ai assez bien réussi. Mais je ne créais rien. Pour ça, j’ai dû commencer à écrire des histoires, et à lire.

Au lit : avec une personne

ou avec un livre

Rien ne peut remplacer la lecture, parce qu’on a besoin de se stimuler. Si une jeune femme se met à lire des livres écrits par d’autres jeunes femmes et qu’elle découvre Jane Austen et Edith Wharton, elle pourra comprendre ce que c’est que d’être une femme, une femme douée d’une grande imagination, d’une capacité hors pair à observer les gens et à les aimer.

Cela ne se trouve pas sur Internet. Internet est utile pour certaines recherches; il a sa fonction, mais il ne doit pas occulter le reste.

On pourrait découvrir l’existence d’Edith Wharton en ligne, admettons, parce qu’il y a un site qui donne une liste comportant son nom. C’est très bien d’utiliser Internet de cette manière, mais à partir de là, on doit aller dans une librairie ou dans une bibliothèque, on doit trouver Edith Wharton elle-même et la ramener à la maison. Voilà ce qui est important.

Sinon, on se trompe soi-même en se disant qu’on fait des choses importantes. On peut faire plein de choses instantanément sur Internet : on peut changer un billet d’avion ou de train, trouver des informations sur le sport. Mais il ne faut pas que ça prenne trop de temps. Pas mal de gens se mettent sur Internet au lieu de s’informer réellement. Et c’est triste.

On peut emmener deux choses avec soi au lit : une personne ou un livre. Je ne pense pas qu’Internet remplacera les livres, mais ce serait terrible si cela devait se produire. On a besoin des livres en tant qu’objets. On a besoin d’avoir quelque chose dans sa poche, dans son coeur, quelque chose que l’on peut toucher. On ne peut pas toucher Internet.

Plus tard, on pourra sans doute demander à Internet de sortir des romans, page par page, mais cela coûtera dix fois plus cher que d’aller à la bibliothèque où on peut emprunter les livres gratuitement. Et on ne perd pas son temps à les imprimer.

Et c’est toujours un livre qu’on imprime, après tout. Sauf que là, c’est moins beau qu’un livre, et ça coûte plus cher. Bon sang ! Un livre de trois cents pages imprimé de cette façon pèse sans doute quatre ou cinq fois plus qu’un livre relié. Et puis, ses pages sont volantes et il n’a pas de couverture !

Je n’ai pas discuté avec beaucoup d’instituteurs de ce sujet, mais je ne crois pas que les ordinateurs devraient être mis dans les écoles avant le niveau de la seconde année primaire. Il faut d’abord apprendre aux enfants à lire. On ne peut pas se servir d’un ordinateur si on ne sait pas lire. En première année, il faut un instituteur, un écolier et un livre. Puis, une fois qu’on sait lire, on peut jouer sur l’ordinateur si on veut. J’aimerais voir les instituteurs travailler davantage dans ce sens-là. Aux Etats-Unis, nous avons beaucoup d’élèves qui restent ignorants pendant toute leur scolarité et qui ne savent pas lire en quittant le lycée. C’est criminel. J’espère que les gens et les professeurs aux Etats-Unis seront assez intelligents pour rester avec les livres et pour garder Internet comme un outil de recherche, sans vouloir le transformer en un jeu.

En Europe, les gens lisent davantage et sont plus réticents à l’égard d’Internet. Je pense que c’est un élément positif dans la vie européenne. J’espère que ça ne changera pas. Quand je suis à Paris, par exemple, je trouve ça beau, fascinant, instructif... Je me demande pourquoi on se connecterait sur Internet quand la vie est devant sa porte.

J’ai huit petits-enfants qui grandissent dans un monde où Internet est omniprésent et le seul conseil que je leur donne, c’est : « Allez à la bibliothèque».