Yourcenar, l'Américaine de l'Académie française

PIERRE MAURY

vendredi 08 juin 2012, 14:14

Yourcenar, l'Américaine de l'Académie française

MARGUERITE Yourcenar est entrée en 1970 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, dix ans avant

L'image que nous nous faisons de Marguerite Yourcenar à travers son œuvre et son statut de première femme élue à l'Académie française n'est pas exactement celle qu'en donne Bérengère Deprez. Son livre est davantage un essai qu'une biographie, bien qu'il utilise des circonstances de la vie de l'écrivaine : « Il offre plutôt une espèce de visite guidée de l'œuvre sous l'éclairage américain. Je montrerai non seulement que Yourcenar n'aurait pas écrit Mémoires d'Hadrien ni L'Œuvre au noir si elle ne s'était trouvée aux Etats-Unis, mais encore qu'elle n'aurait pu les écrire comme elle l'a fait. » Si Marguerite Yourcenar possédait bien pour l'essentiel, dès ses débuts, la matrice des ouvrages à venir, elle a aussi, à travers eux qui souvent parlaient du passé, commenté la réalité telle qu'elle la voyait dans son pays d'adoption.

Les Etats-Unis comme source d'inspiration

Une photographie sert de catalyseur à l'étude. Parue dans Life Magazine en 1941, elle montre une femme au bord du Pacifique. L'image, sans qualité esthétique particulière, serait banale si cette femme n'avait été, l'instant d'après, balayée par une vague qui l'a entraînée en provoquant sa mort. Si, aussi, Marguerite Yourcenar n'avait évoqué le souvenir de la photo dans Le tour de la prison, avec de subtils décalages. L'essayiste utilise ceux-ci comme une grille de lecture qui, superposée à l'œuvre, permet d'y mettre en évidence une présence américaine là où le lecteur « normal » reste incapable de les déceler.

La familiarité de Yourcenar avec la langue anglaise est rappelée, à travers la connaissance qu'en avait Michel de Crayencour, son père, et la transmission de ce savoir à sa fille qui allait traduire Virginia Woolf, Henry James ou des negro-spirituals. Au contraire de nombreux biographes, Bérengère Deprez voit en Grace Frick, qui partagea longtemps la vie de Yourcenar, une influence essentielle, singulièrement pour la connaissance des cultures américaines et la défense de causes qui la rattachent, « par Grace, à une tradition de dissent writers auxquels elle s'apparente par la provocation, l'insolence et le goût de la dissonance, de la dissidence ».

Américaine, c'est aux Etats-Unis, dans le train de nuit reliant, le long du Mississipi, Chicago à Santa Fe, que Yourcenar trouve une image utilisée dans les Mémoires d'Hadrien pour décrire le Danube en hiver. Un exemple parmi d'autres signalés dans un ouvrage où sont démêlées les contradictions apparentes des déclarations de l'écrivaine à propos de son pays. La dernière citée est, d'une certaine manière, définitive : « J'ai le sentiment d'appartenir à l'Amérique par la vie de tous les jours, par les voisins. » Les ultimes pages du livre ne démentiront pas cette impression. Elles reprennent le texte d'un entretien réalisé par TD Allman pour le Smithsonian Institute Magazine, mais qui n'y a pas été publié.