Brando, le bandard fou

DANIEL COUVREUR

lundi 11 juin 2012, 10:39

Oscarisé deux fois avec « Sur les quais » et « Le Parrain », Brando était un monstre sacré et un monstre tout court. François Forestier déshabille la star à la libido sans limite. Une vie de tragédie : son fils est devenu un assassin et sa fille s'est pendue.

Brando, le bandard fou

Tout Brando et son insatiable libido tiennent dans cette scène culte du « Dernier tango à Paris », dont l’actrice Maria Schneider ne se remettra jamais © DR

ENTRETIEN

Repères

Marlon Brando, un si beau monstre FRANÇOIS FORESTIER Albin Michel 288 p., 19,50 euros

En 1943, Brando débarque à New York avec 5 dollars en poche et une gueule d'amour. Le gamin a laissé au Nebraska un père tyrannique et une mère alcoolique. Séducteur fou, il va dévorer la vie et jeter les femmes comme des Kleenex. Rien n'effraie cet homme animal dont le metteur en scène Elia Kazan fait une star épouvantable sur la scène d'un Tramway nommé désir, avant de lui offrir un premier Oscar, en 1954, avec Sur les quais. Brando gâche ensuite son talent dans une nausée de filles et de nanars, puis se refait une image grâce au Parrain de Coppola en 1972. Il refuse l'Oscar pour protester contre la manière dont Hollywood traite les Indiens au cinéma et tourne le chef-d'œuvre sulfureux du Dernier tango à Paris. Ce film le fait entrer dans la légende à la faveur d'une scène de sodomie au bon beurre…

Entre-temps, l'artiste empoisonne la vie de ses femmes et de ses enfants, s'achète un atoll à Tahiti, s'engraisse, sombre dans une paranoïa sécuritaire. Son œuvre vire au noir quand son fils Christian tue le petit ami de sa sœur, Cheyenne, qui se pend. Après la tragédie, Brando s'éteint dans la crasse et la solitude, accro aux hamburgers et aux mauvais feuilletons télé.

Dans son roman d'inspiration biographique, Un si beau monstre, le journaliste François Forestier invite tous les fantômes de Brando au bal des maudits avec un sens de l'écriture haletant. Il nous a parlé de cette chasse aux démons.

Tous les noms et les faits cités sont exacts. En quoi ce livre est-il différent d'une biographie ?

Je cherche à installer la tragédie d'un bout à l'autre pour colorer la vie d'une noirceur que Brando avait lui-même créée par son incapacité d'aimer. Derrière sa beauté magnifique se cache un esprit toxique que la célébrité va transformer en poison absolu. Rien n'est fictif mais j'y mets une vision obscure du monde à la James Ellroy. Brando aimait les femmes exotiques, fragiles, compliquées, stupides… Il était en bagarre perpétuelle avec sa libido.

Ses déchirures lui venaient de l'enfance. Vous en parlez peu.

Il était en conflit permanent avec son père, un sale con, tandis que sa mère était alcoolique. Il est souvent allé la chercher dans le lit d'amants dont elle ne se souvenait plus du nom… Mais ces traumatismes n'expliquent pas sa libido dévorante. Plus tard, quand le désir s'est épuisé, il a basculé dans un côté sombre, autodestructeur. Il est devenu empoisonnant pour lui-même et tous ceux qui l'approchaient. Sa deuxième femme, Movita Castaneda, actrice de la Femme rêvée, l'a un peu bridé. Il en a été très amoureux même s'il l'a trompée tout le temps et que ça devait finir par exploser.

Cette icône de la beauté vivait dans la crasse et se montrait boulimique pour cacher ses fêlures ?

Vivre dans la saleté était une manière de se dévaloriser. Sur la boulimie, John Milius, le réalisateur de Conan le Barbare, m'a raconté que dans les années 1980, Brando continuait de draguer les filles uniquement pour les mettre dans son lit. Il s'asseyait à côté d'elles et avalait des litres de crème glacée sans les toucher. Il faisait de la boulimie suicidaire !

Il s'est mouillé en faveur des droits des Noirs et des Indiens. C'était un homme engagé ?

Pour remplir le vide de sa vie, il s'est trouvé des causes à défendre. Il a milité sans aucune constance, avant de laisser tomber tout le monde et de se faire détester… Il ne faut pas chercher de rationalité chez lui ! Le romancier Eric Ambler, l'auteur de Topkapi, est allé chez Brando un jour avec Carol Reed, le réalisateur du Troisième Homme, qui avait des attelles aux jambes. Brando a exigé qu'ils se mettent à genoux. Très choqué, Ambler a répété partout que Brando était une « merde humaine ». Je pense qu'à un certain moment, il a basculé dans une forme de semi-folie. En 1961 déjà, sur le tournage des Révoltés du Bounty, dans une scène avec 700 figurants, il quitte le plateau, va se baigner en costume et bousille la scène… Un geste de malade !

Deux Oscars et une pile de nanars : au final, c'était un grand acteur ou une étoile filante ?

Les nanars, c'était pour payer toutes les femmes qu'il devait entretenir, ses 10-12 enfants, son atoll à Tahiti, sa propriété de Mullholand Drive à L.A., les frasques de son père qui dilapidait tout son argent. Mais il a aussi joué Shakespeare avec génie pour que sa maman puisse être fière de quelque chose. Il a égalé Laurence Olivier. Il était alors considéré comme le plus grand acteur du monde et n'avait plus rien à prouver.