L'envers du décor, l'enfer du sport

PIERRE MAURY

vendredi 15 juin 2012, 11:54

On nage beaucoup dans 8 minutes de ma vie. On nage aussi dans En l'absence de classement final, où bien d'autres disciplines ont leur place. Le roman de Gilles Bornais est consacré aux moments qui précèdent une finale olympique de 800 mètres nage libre – et, accessoirement, à cette finale qui durera huit minutes et des poussières, le moins de poussières possible. Les nouvelles de Tristan Garcia brassent, si l'on ose dire, plus large, parcourent le monde avec différents types de sportifs, jusqu'à ceux qui admirent davantage qu'ils ne pratiquent.

Repères

Roman 8 minutes de ma vie ✶✶ GILLES BORNAIS JC Lattès 205 p., 16 euros

Nouvelles En l'absence de classement final ✶✶✶ TRISTAN GARCIA Gallimard 205 p., 17,90 euros

Les deux ouvrages montrent l'envers du sport, ce que le public ne partage pas et dont, le plus souvent, il préfère ne pas connaître la réalité, même s'il la devine. Mais il lui reste toujours extérieur. Alors que le romancier et le nouvelliste nous placent au cœur de l'effort. Du martyre, presque.

Le mot n'est pas trop fort pour Alizée. L'entraînement d'une championne est bien plus qu'une discipline. Les années se mesurent en longueurs de bassin, se rythment en chronos impassibles, se ponctuent des coups de gueule de l'entraîneur. Elles modèlent le corps. Le blessent, aussi, sous la charge d'efforts excessifs. L'envie de renoncer est sans cesse présente, accentuée par les tentations de la gloire.

Alizée, déjà titrée plusieurs fois, est une vedette placée sous l'objectif de la presse people. Qui ne laisse évidemment pas passer une séquence amoureuse sans en faire l'affaire du siècle, surtout quand le partenaire est lui-même un sportif connu. La rogne et la grogne, au lendemain d'une nuit où les corps ont exulté, sont au rendez-vous du retour aux longueurs de bassin, aux chronos impassibles, aux coups de gueule de l'entraîneur. Celui-ci change parfois, par caprice ou par nécessité, mais l'insatisfaction est toujours la même quand l'athlète ne se plie pas aux injonctions. Aux ordres, plutôt.

La déception domine

Les clichés – l'euphorie de la victoire, la glorieuse incertitude du sport, la fraternité des terrains – sont aussi absents d'En l'absence de classement final. Trente nouvelles les démontent, pièce après pièce, et ne laissent qu'un champ de ruines. Y compris pour la nageuse du texte final : cinq heures d'entraînement minimum par jour depuis ses six ans, trois pages et tout s'écroule.

Les situations varient, la déception domine. Un sauteur en longueur rêve du saut parfait alors qu'il l'a réalisé, à Malmö, sans le plaisir espéré : « D'en bas j'aperçois bien où et quand j'ai culminé ; mais à Malmö cet été-là je crois qu'une fois en l'air j'ai fermé les yeux – et je m'en veux. » Un coureur de 3.000 mètres steeple se fait tabasser par les autres concurrents qui lui font payer des déclarations intempestives. Un joueur de tennis de table, orienté vers ce sport en Belgique parce qu'il est d'origine chinoise (« c'est dans tes gènes », lui a-t-on dit), est interdit de Coupe du Monde pour raisons politiques…

Gilles Bornais et Tristan Garcia racontent le sport comme il ne s'écrit pas dans les journaux.