Dominique Pinon brise la glace

ADRIENNE NIZET

mardi 19 juin 2012, 10:01

Entre un moules-frites et une lecture sur le Grand Nord, Dominique Pinon nous rejoint chez le glacier. A la veille du tournage du nouveau Jeunet, il nous entretient… de livres et de théâtre.

Dominique Pinon brise la glace

Dominique Pinon; Photo : DR

Dominique Pinon, pour la plupart d'entre nous, c'est ce personnage, à la fois multiple et toujours le même, des films de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet : La cité des enfants perdus, Delicatessen, Amélie Poulain… Une présence forte, une gueule incroyable et une aura impressionnante. Du coup, quand on le retrouve, juste avant sa lecture d'un « racontar arctique » de Jorn Riel au Marathon des Mots, on est presque surpris de découvrir un homme posé, délicat. « Normal », dirait-on si le mot n'était pas aussi à la mode.

D'emblée, il plaisante. Il vient de manger un moules-frites (« Danoises, les moules »), nous retrouve pour une glace et enchaînera ensuite avec un texte sur le Groenland : « On reste dans le thème. » Le temps de commander une boule chocolat, le voilà lancé… « Des lectures à haute voix, j'en fais beaucoup. C'est un exercice que je faisais déjà enfant. Ma grand-mère paternelle était alitée, alors j'allais lui faire la lecture. Ça me plaisait beaucoup. D'ailleurs, enfant, j'avais toujours le premier prix de lecture, ça existait encore (rires). »

L'adolescence sera moins studieuse, mais marque sa découverte du théâtre. « J'avais 13, 14 ans quand je suis allé voir Fin de partie de Beckett. Je me rappelle, je me suis dit : “Tiens, on peut voir le monde d'une certaine façon.” Cette pièce m'expliquait des trucs sans me les expliquer parce que Becket, c'est quand même assez particulier. J'aime bien son laconisme, son économie de mots. Quand il écrit : “Nous sommes sur terre, c'est sans remède”, c'est extraordinaire, presque du Cioran avant la lettre. Fin de Partie, j'ai fini par le jouer, avec Charles Berling. Je me suis régalé. »

Ecrire, le comédien y pense. Il envie les écrivains, mais ajoute immédiatement : « Il faut avoir quelque chose à raconter, ou un peu d'imagination. Moi, on me donne les histoires à jouer. Mais j'aurai peut-être un jour un éclair de génie. J'aimerais bien. »

Autre projet, un grand voyage, comme Jorn Riel. « Il faut que j'y pense, sourit-il, évoquant la vieillesse. J'aimerais un jour partir seul, dans une cabine de bateau. Les extrêmes m'attirent, mais je n'ai jamais été plus haut que la Lituanie. Ce qui est fascinant, c'est ce gros morceau d'hiver et ce gros morceau d'été… C'est hors de ce qu'on vit. »

De Riel à Schopenhauer

Mais c'est ce que Jorn Riel a vécu. Le Danois a passé seize ans au Groenland, à raconter la vie des populations. « C'est un conteur extraordinaire. Ces racontars sont des histoires de trappeurs, des hommes forcément originaux puisqu'ils vivent isolés pendant des mois. Et ce sont des contrées un peu inhospitalières. D'ailleurs, aujourd'hui, Jorn Riel a filé à l'autre bout de la planète (en Malaisie, NDLR) pour, comme il dit joliment, se “décongeler”. »

La glace, elle, n'a pas le temps de fondre. S'il semble tranquille, Dominique Pinon veut tout de même un peu de temps pour se préparer à sa lecture. « J'aime beaucoup partager un texte. J'adorerais faire une lecture intégrale de Proust, mais je crois que ça a été fait déjà. J'aime bien tout en littérature, mais j'ai un peu de mal avec la philosophie. Je vais pourtant m'y coller car un festival m'a demandé de lire la correspondance de Schopenhauer. C'est marrant de lire les philosophes dans leur correspondance, ça devient prosaïque. Ils parlent de leur loyer, de leur femme… »

Quand on lui fait part de notre étonnement de le découvrir aussi investi dans cet univers, qu'on s'attendait plutôt à l'entendre sur le nouveau Jeunet (qu'il évoquera toutefois « Un gros film, en 3D, dans lequel je suis une espèce de vagabond gentil »), il nuance : « Certains me connaissent au théâtre et ne savent pas que je fais du cinéma, et vice-versa. C'est pareil pour la lecture. Mais je crois que ce qui lie les choses, c'est la sincérité. » Sur ce, Dominique Pinon ramasse les raviers et les rapporte au comptoir. « Merci, Monsieur Pinon », dit le glacier, malicieux. Et l'acteur de sourire. Ravi davantage de la finesse de notre hôte que d'avoir été reconnu.