François Schuiten, roi de Vincennes

DANIEL COUVREUR

jeudi 21 juin 2012, 10:02

Le château de Vincennes fut la résidence parisienne des rois de France, avant d'être la prison du Marquis de Sade, de Diderot ou de Mirabeau. ● François Schuiten a été invité par les Monuments nationaux de France à mettre en scène nos peurs et nos utopies dans le donjon du XIVe siècle, où son imaginaire rencontre celui de Piranèse.

François Schuiten, roi de Vincennes

PARIS

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Ce lieu est puissant ! Il était habité des rois », murmure François Schuiten, intimidé, au pied des 50 mètres de pierres de France du donjon de Vincennes. Sur la façade, de délicieux angelots musiciens embouchent les trompettes de la renommée. A Paris, l'auteur belge est une star et les Monuments nationaux n'ont pas hésité à lui confier les clés de la Salle du conseil et de la Chambre du roi pour les peupler de ses fantasmes. La seule contrainte était de confronter son œil et son esprit aux Prisons imaginaires de Piranèse. Vincennes possède en effet douze gravures originales de cet architecte fou dont les labyrinthes d'eaux-fortes ont nourri l'univers de bande dessinée de La Tour, un album mythique du géant belge.

« J'ai choisi de dialoguer avec le site, de faire parler les pierres, de donner une autre lecture des gravures de Piranèse en créant de la rêverie dans le donjon, souffle le maître des Cités obscures, qui escalade quatre à quatre le royal colimaçon du château. J'ai peuplé toute une pièce d'esquisses, de planches et de travaux préparatoires de La Tour, dont le dessin m'a été directement inspiré par Piranèse comme si ses gravures mystérieuses étaient le condensé de tous les récits possibles. »

Vincennes est un dédale de marches, de salles, de portes en cul-de-sac où François Schuiten multiplie les trompe-l'œil avec les scénographes de Bleu Lumière, ses complices de l'an 2000 et du Pavillon des Utopies de l'Expo universelle d'Hanovre. Des ténèbres d'un passage secret jaillissent soudain les images insolites d'un parlement européen futuriste ou de la Porte de Hal !

« On ne se refait pas ! C'est comme une passerelle imaginaire entre Paris et Bruxelles. Mes racines sont dans cette ville. Même quand mon esprit semble prisonnier de ce donjon, c'est là-bas que je construis mes rêveries. »

A l'étage de la Chambre du roi, sous les murs encore badigeonnés de souvenirs d'apparat polychromes, François Schuiten a agglutiné des chevalets dont chacune des images oniriques invite au vertige poétique. « On peut voir pêle-mêle une étrange représentation du Sénat de Belgique peuplé d'une créature fantastique de la démocratie, un dessin sur la mort inéluctable des maisons arbres, un voyage intérieur dans une sculpture de Michel-Ange… ces dessins racontent chacun une histoire sans perturber le lieu où elles se trouvent. Il y a une dimension fantastique mais profondément ancrée dans la réalité. Dans le cas de Michel-Ange, par exemple, il existe aujourd'hui des prototypes de photocopieuses d'objets en trois dimensions. On pourrait donc, dans un futur proche, reproduire et agrandir des œuvres d'art pour s'y promener… »

Dans une alcôve où le roi avait son lit, un film muet défile dans le noir. François Schuiten y capture les fantasmes du monarque. Cette minute sensuelle d'onirisme coquin est projetée à même la pierre nue. A la sortie, l'artiste a dressé sa célèbre bibliothèque de l'imaginaire, dont il entretient soigneusement les toiles d'araignée avec Benoît Peeters pour que les visiteurs repartent l'âme foudroyée par les lumières de la création.

Le donjon des rêves, de Piranèse à Schuiten , Château de Vincennes, avenue de Paris, Métro Château de Vincennes, jusqu'au 10 novembre, tous les jours de 10 à 18 heures. Entrée : 8,50 euros (gratuit moins de 25 ans).