Le tube, vibration du moment

ADRIENNE NIZET

jeudi 21 juin 2012, 10:02

Le rédac chef adjoint du magazine « GQ » mouille sa chemise dans un livre où il confesse adorer « I gotta feeling » de Guetta. Par-delà l'anecdote, il décrypte la façon dont les tubes agissent sur nous, dont les ritournelles nous obsèdent.

Le tube, vibration du moment

En l’honneur d’Oprah Winfrey, 21000 personnes ont dansé, ensemble, sur « I gotta feeling » © IMAGE GLOBE

Avec ses lunettes carrées et son habillement stylé, Emmanuel Poncet a bien le look qu'on attend du rédacteur en chef adjoint de GQ, magazine classe (et bourré de dérision) s'il en est. D'ailleurs, l'homme ne cache pas de quel milieu il vient. Mais musicalement en tout cas, il en dément les clichés.

Décryptage

Le Boléro de Ravel « C'est la matrice et l'ancêtre de la techno d'aujourd'hui. Un thème d'une minute répété à l'infini qui est aussi envahissant qu'un morceau de David Guetta, présent dans les centres commerciaux et les ascenseurs, que Ravel a créé sous pression, sur commande. Il trouve ce thème, le répète, et ça devient le plus grand tube classique de tous les temps. A l'autre bout du spectre, Carl Craig en a fait un album entier, en l'échantillonnant. »

« Me gustas tu » de Manu Chao

« Je n'adore pas cette chanson. Elle est sortie en 2002, et c'est devenu la musique de meeting de Lionel Jospin. Il y a ce refrain “Que voy a ser, je ne sais pas, que voy a ser je ne sais plus”… Au moment où, de manière tonitruante, Jospin a annoncé son retrait de la vie politique, j'ai associé confusément les deux :

“Que vais-je devenir, je ne sais pas, que vais-je devenir, je ne sais plus.” »

« Je t'aime moi non plus » de Gains- bourg

« Grand tube sexuel, transgressif. Il faut imaginer ce que c'est d'entendre des cris de jouissance – ou presque – dans l'Europe de 1968. Cette chanson relève, comme “I feel love” de Donna Summer, de l'utopie sonore. Tout à coup, les tabous tombent, on échappe à nos contingences morales. Un créateur de musique peut susciter ça. »

En écrivant Eloge des tubes, il savait qu'il allait s'attirer les quolibets de son entourage élitiste et branché : il y confesse son adoration pour « I gotta feeling » de David Guetta, défend des morceaux commerciaux au nom de l'émotion, et « déhiérarchise » la musique. Rencontre avec un auteur décomplexé, qui remet l'auditeur au premier plan de la sélection naturelle de la musique.

Dans votre livre, vous décryptez le tube en tant que phénomène émotionnel, sans distinction de qualité musicale intrinsèque…

Si je suis allé dans cette logique presque psychologique ou même neurologique, c'est parce que je voudrais qu'on prête attention aux titres comme « objet sensoriel ». Le tube a une sorte de pouvoir de réactivation d'émotions enfouies. Souvent, on a un rapport à la musique soit en tant que fan, soit en tant qu'esthète, et alors on crée des hiérarchies, des classements. Je pense qu'il y a une troisième option, qui est ce que le compositeur Michel Chion appelait le « promeneur écoutant ». La démarche est alors de tendre l'oreille et de se dire « comment est-ce que tel morceau circule ?, pourquoi est-ce qu'il me touche ? »… C'est ce que je fais.

Vous citez Alain Platel, qui dit : « La question est de savoir si les larmes suscitées par Mozart sont de qualité supérieure à celles que suscite une chanteuse populaire. » Qu'en dites-vous ?

Il y a une équivalence émotionnelle en tout cas. En tant qu'auditeur, je suis partagé car il y a quand même des musiques nobles mais, permettez-moi cette comparaison triviale, il y a des jours où on a envie de se faire un bon McDo et des jours où on a envie d'un restaurant gastronomique… Les hits sont des objets de consommation courante, pourquoi n'aurions-nous pas avec eux un rapport détendu, décomplexé ? Il n'y a pas de larmes pures et de larmes impures.

En lisant votre « Eloge », on « entend » les morceaux cités. On ne peut pas échapper aux tubes ?

Si, on peut. Moi, je suis une victime consentante, mais ça dépend du métier qu'on a, du temps dont on dispose, de la passion pour la musique qu'on a. Moi, quand un morceau m'obsède, je me l'inflige à haute dose, sur tous les supports. Là, après David Guetta, c'est un morceau d'Azealia Banks, « 212 ». Pour moi, c'est la bande-son de l'époque, la vibration du monde dans lequel on est. Je l'écoute quinze fois par jour, c'est presque un trouble obsessionnel compulsif. C'est une manière de se connecter à la vibration du moment. « I got the feeling », je vérifie à chaque fois que je l'entends, et bien je l'aime toujours autant. Je pense que c'est aussi très lié à l'effet qu'une chanson produit sur les gens. Lorsque je me retrouve à un meeting politique ou dans une église, quand tout à coup les gens vibrent autour d'un gospel ou d'un slogan politique, je trouve ça vraiment très émouvant. Comme le « Poooopopopopoooopo », des White Stripes : c'est ahurissant qu'un titre écrit en 2003 par accident soit devenu un hymne international. Je trouve ça énorme.

Avec cette profusion de tubes, n'y a-t-il pas un risque de formatage ?

Si, bien sûr. Mais je me place du côté de l'auditeur et je pense qu'une sorte d'autorégulation se fait. Je pense qu'il y a toujours une espèce de justice, qu'à un moment l'auditeur fait le tri. Rihanna, j'ai adoré les premiers mais là, je ne peux plus, alors je m'en éloigne. Quand on file trop de merde aux gens, pardonnez-moi l'expression, ils finissent quand même par s'en éloigner, en tout cas j'ose l'espérer.

Que pensez-vous de la diffusion, juste avant l'annonce de la défaite de Ségolène Royal, de « Allo Maman Bobo » ?

C'est génial, ça n'arrête pas. Il y a un nouveau chant politique. La musique devient directement associée à l'univers politique et aux techniques de communication. Ça va de Barack Obama chantant Al Green à Eva Joly qui, lors de son dernier meeting, se retrouve seule sur scène sur la musique de Björk ! Si les tubes deviennent la bande originale de la vie politique, où va-t-on, mais en même temps, c'est fascinant : ça prouve à quel point la musique est dans la vie.