La mort d'un pianiste fait se croiser ses deux familles

LUCIE CAUWE, ;STAGIAIRE

vendredi 22 juin 2012, 14:23

« Désaccords mineurs », le nouveau et excellent roman de la Britannique Joanna Trollope, portait en anglais le titre bien trouvé « L'autre famille ». Deux tranches de vie s'y percutent lors d'un décès.

 La mort d'un pianiste fait se croiser ses deux familles

La Britannique Joanna Trollope dit aimer donner la main aux lecteurs de ses romans © Barker Evans

La mort d'un homme, mari et père, est un coup de massue, un traumatisme, pour sa famille. Dans le beau nouveau roman de Joanna Trollope, Désaccords mineurs, la crise cardiaque qui emporte Richie Rossiter bouleverse non pas une mais deux familles. L'apparente, que le pianiste crooner forme avec Chrissie, 23 ans de vie commune, et leurs trois filles, dont Amy, la benjamine de 18 ans. L'ancienne, soit Margaret, l'épouse dont il n'a jamais divorcé, et Scott, leur fils de 37 ans, à qui il lègue piano et droits musicaux. Une décision qu'il a gardée secrète et n'est découverte qu'à l'ouverture du testament… Des deux côtés, c'est la stupeur, l'effondrement, l'affolement. La guerre sera-t-elle déclarée à « l'autre famille » (titre original du livre) ?

Repères

Roman Désaccords mineurs ✶✶✶ JOANNA TROLLOPE traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj Les Deux Terres 332 p., 20 euros

La romancière déploie finement son intrigue, révèle peu à peu ses personnages et fait vite vibrer le lecteur devant ces destins peu originaux. « Il n'y a pas de chose plus triste qu'une vie ordinaire, nous dit la Britannique, de passage à Bruxelles. Pour chacun de nous, nos vies, même banales vues de l'extérieur, sont pleines de drames à l'intérieur. Un cliché n'en est un que quand il arrive à quelqu'un d'autre. S'il vous arrive, c'est la chose la plus importante au monde : le premier bébé, la première fois qu'on tombe amoureux… J'essaie dans mes romans de montrer l'importance de chacune des vies pour les personnes qui les vivent. »

Désaccords mineurs est né d'une loi britannique sur les testaments : être marié ne fût-ce que dix minutes avec un homme vous permet d'hériter de tout, alors qu'en cas de cohabitation, même longue, sans testament, l'autre n'a rien. « On ne parlait que de cela, dans la presse, dans les transports en commun, se rappelle l'auteure. Il m'a semblé que cela ferait un excellent départ de roman, surtout en optant pour la situation actuelle d'un homme avec deux familles. »

Elle a compliqué les choses en attribuant les parts émotionnelles du testament de Richie à la famille qu'il a désertée. Et dont il n'a jamais divorcé. La seconde « femme » de sa vie a dû acheter elle-même une alliance parce qu'il refusait de l'épouser ! « Le propos de base a acquis de la profondeur et des complications. On a une situation moderne très classique d'un homme qui file avec une femme plus jeune avec qui il a des enfants mais qui n'en fait jamais l'égale de son épouse précédente. »

Le lâche Richie désertera une seconde fois en mourant sans rien terminer. « Il est sentimentalement paresseux, comme beaucoup d'hommes. Il fait ce qui est facile, simple. Il est charmant, talentueux, souriant, facile à vivre et tout le monde lui pardonne. Jusqu'à ce que la fin arrive. »

La fin qui révèle aux trois filles la vraie figure de leur père adoré et les plonge dans un conflit de loyauté par rapport à leur mère. Leur faut-il la soutenir dans ses colères, ses dépits, ses hargnes ? Tamsin réagit en fille aînée, protectrice, Dilly en enfant du milieu qui tente de s'échapper. C'est Amy, superbe, qui se reprend le mieux et entraîne les autres vers un futur plus souriant : elle veut connaître son demi-frère, Margaret, les racines de son père. Amy, musicienne comme lui et Scott.

Joanna Trollope signe un prenant roman tout en minutie, plein de petits détails, où chaque personnage sonne juste parce qu'il est perçu, considéré, admis dans ses parts de lumière comme d'ombre.

A noter la réédition du roman le plus célèbre de Joanna Trollope, Un amant espagnol, traduit en français en 1994, Editions des Deux Terres, 416 p., 12,50 euros.