La perle noire de l'heroic-fantasy belge

DANIEL COUVREUR

mardi 24 juillet 2012, 10:59

Elève surnaturel de l'Ecole des Beaux-Arts de Tournai, le dessinateur Philippe Delaby passe les esprits menteurs au fil de l'épée avec un réalisme magique. Devenue culte, la série de « La Complainte des landes perdues » affirme la crédibilité des auteurs belges dans le monde de l'heroic-fantasy.

La perle noire de l'heroic-fantasy belge

Sur le chemin des landes perdues, Philippe Delaby et Jean Dufaux nous emmènent à la rencontre de la Fée Sanctus, une ancienne Morigane menacée par les forces du mal Seamus, un jeune novice adoubé par les Chevaliers du Pardon, pou

ENTRETIEN

La Complainte des landes perdues réveille l'inconscient du mal. Son Guinea Lord est le nouveau chevalier des temps mauvais. Ce seigneur des ténèbres, né dans les monts brumeux de l'imagination des auteurs belges, Jean Dufaux et Philippe Delaby, se pose en héritier nihiliste du terrifiant Sauron du Seigneur des Anneaux. Animé d'une rage noire, ce démon vide les âmes de toute humanité. Mais il trouvera sur son chemin noir les moines guerriers de l'Ordre des Chevaliers du Pardon. Philippe Delaby tient le crayon du sombre crescendo de cette complainte illuminée de beauté graphique où il n'y a pas de place pour les esprits menteurs. Nous l'avons passé au test de la boule de vérité sur la Grand-Place de Tournai, son fief, pour tout savoir des forces ancestrales qui animent cette saga de légende 100 % belge.

La « Complainte » est une œuvre forte, portée par un vrai souffle littéraire avec ses pays imaginaires, sa mythologie, ses costumes. La vision de cet univers de légende est née de vos rêveries et de celles de Jean Dufaux ?

L'inspiration nous vient des légendes celtiques. Les décors rappellent la Bretagne, l'Ecosse, l'Irlande… Les costumes ont les couleurs d'un folklore médiéval revisité à travers un œil fantastique. On bouscule les époques. On injecte des fioritures personnelles, des barbarismes. Il faut retrouver l'âge mental de ses quinze ans pour créer de l'heroic-fantasy. Il est hors de question de se prendre trop au sérieux et l'ennui est proscrit ! Jean Dufaux installe des choses dans le scénario pour m'inciter à me lâcher. Quand il me décrit le Braghen, un monstre surhumain avec une corne au-dessus de l'œil, il me pousse à la démesure. Quand les Chevaliers du Pardon invoquent le Cryptos, ce petit être malin capable de percer la carapace de l'homme pour le faire basculer dans la folie, je visualise un démon pas trop effrayant, ce qui le rendra d'autant plus pervers… Quant au Guinea Lord, c'est le mal à l'état pur, une entité froide, quasi inhumaine. Dans mon dessin, cette froideur deviendra son talon d'Achille…

A vous entendre, il s'agit d'une saga fusionnelle où vos deux imaginaires d'auteurs galopent côte à côte sur une musique de film hollywoodien ?

Nous sommes devenus des frères de papier et de plumes, même si nos manières de travailler peuvent être très différentes. Moi, je mets en scène sur les musiques de film de John Williams (Harry Potter, Star Wars…) ou de Hans Zimmer (Batman, Pirates des Caraïbes, Gladiator…). La musique compose mon dessin. A la fin de la journée, je ressors des cases la tête vide pour renaître à la vie normale ! Jean Dufaux, de son côté, écoute de la musique pendant ses pauses. Quand il écrit, il a besoin d'être en état d'introspection complète. Rien ne doit venir le perturber, sinon l'idée qu'il a en tête se dérobe. La Complainte nous fait vibrer ensemble jusque dans nos derniers retranchements. Pour moi, Jean Dufaux est à la fois le Parrain de Coppola, qui aime protéger et inviter à sa table, et le Maître Yoda de George Lucas, conscient de la gravité de la vie, passeur de sagesse…

Une des trouvailles formidables de la « Complainte », c'est ce petit objet magique, le Fitchell, doté de pouvoirs divinatoires et d'une sorte de droit de vie ou de mort sur ceux qui ont l'audace de s'en approcher. Qui se cache derrière cette boule de métal intelligente ?

Croyez-le ou non mais ni Jean Dufaux ni moi ne le savons ! Le Fitchell obéit à ses propres règles. C'est un objet vivant doué d'un esprit surnaturel. Cette boule de métal virevolte et agit sur la conscience des personnes auxquelles elle est confrontée. Le Fitchell est inoffensif avec les gens honnêtes mais il peut se révéler meurtrier avec les autres. Ce pourrait être l'ancêtre de la roulette russe ! Certains peuvent le maîtriser d'un claquement de mains mais ce n'est pas donné à tout le monde. En résumé, c'est un objet de sorcellerie de la taille d'une boule de billard, vivant et inerte à la fois, dont nul ne connaît l'origine ni la nature précise. Il cache de lourds secrets, que l'on découvrira peut-être par la suite.

En fait, il appartient au for intérieur des auteurs, à la dimension non formatée du scénario des Complaintes. Le Fitchell nous sert à explorer la complexité de l'âme humaine, au-delà de tout manichéisme.

Un mot sur le dessin, même s'il est toujours difficile de parler de soi : comment faites-vous pour atteindre un tel degré de réalisme dans un monde purement imaginaire ?

J'ai la maniaquerie du détail mais je ne suis pas un rigoriste. Dans l'heroic-fantasy, on peut glisser du souffle personnel, parce qu'on se trouve dans un temps qui n'existe pas. C'est du plaisir pur, de la récréation par rapport aux séries de bande dessinée historique comme Murena, où je dois dessiner la Rome de Néron. Dans Murena, la précision du trait doit se doubler d'une exactitude parfaite. La Complainte, c'est le plaisir du dessin réaliste sans les contraintes de la réalité.