Jérôme Ferrari et les royaumes terrestres

LUCIE CAUWE

vendredi 31 août 2012, 11:56

« Le sermon sur la chute de Rome » illumine la rentrée.

Jérôme Ferrari et les royaumes terrestres

Avec « Le sermon sur la chute de Rome », son sixième roman, Jérôme Ferrari cristallise magnifiquement l’aveuglement des passions humaines à travers l’envolée puis la dégringolade d’un bar d’un pe

Le départ de Hayet (NDLR : la serveuse) marqua contre toute attente le début d'une série de calamités qui s'abattirent sur le bar du village comme la malédiction divine sur l'Egypte. » Ce sont ces calamités que Jérôme Ferrari raconte magnifiquement dans son sixième roman, Le sermon sur la chute de Rome, gravitant autour du bar d'un petit village corse. On y rencontre Matthieu, le Parisien qui a passé ses vacances d'enfant et d'ado dans l'île de Beauté, et Libero, le onzième et dernier enfant d'une famille habitant là. Du même âge, les amis de vacances étudient, grands, la philosophie à Paris. Libero s'intéresse à Augustin (celui du sermon sur la chute de Rome), Matthieu préfère Leibniz. Mais tous deux sont d'accord de quitter la capitale française et d'abandonner leurs études pour reprendre le bar du village que la serveuse a déserté après huit ans de bons et loyaux services et que les repreneurs successifs ont échoué à ranimer. On verra qu'ils ne s'en sortiront pas mieux. La chute de leur entreprise sera à la hauteur des espoirs placés. Au début, écrit Jérôme Ferrari, « ils étaient les maîtres d'un monde parfait, un pays béni, ruisselant de lait et de miel ». A la fin, ce sera un désastre. « A nouveau, le monde était vaincu par les ténèbres et il n'en resterait rien, pas un seul vestige. »

Repères

Roman Le sermon sur la chute de Rome ✶✶✶ JÉRÔME FERRARI Actes Sud 206 p., 19 euros

Dans un texte peu dialogué et quasiment sans paragraphe, où on ne perd pas pied une seule fois tant les longues phrases sont bien balancées et coulent naturellement, l'écrivain scrute la noirceur du monde, met en évidence sa stupidité, démonte l'échec des plus grands rêves. Les souffrances de ses personnages empêtrés dans leurs familles en témoignent. Son écriture somptueuse fait s'imbriquer les époques. Augustin est là, dans le présent, à moins que ce ne soient Matthieu et Libero qui sont dans la Rome antique… Jérôme Ferrari nous emporte dans ce roman de rêves et de douleurs, de passions et de désillusions, proche du mythe.

Le romancier à son meilleur

Le romancier affûte son style de livre en livre et paraît ici à son meilleur. Puisse-t-il figurer en bonne place dans les prix de l'automne ! La construction du roman est superbe dans son ensemble, et les pages qu'il consacre à la vie en Algérie de Marcel, le grand-père de Matthieu, né souffreteux des retrouvailles de ses parents après la guerre 14-18, comme déjà condamné, sont époustouflantes. Celles sur Jeanne-Marie également, sœur de Marcel et épouse d'André Degorce, déjà rencontré dans le précédent roman, Où j'ai laissé mon âme. Tant d'insulaires qui rêvent d'évasion et reviennent ensuite au village ruminer leurs échecs. Jean-Baptiste, un autre de la fratrie, a tenté l'Indochine. Aurélie, la sœur de Matthieu, va d'un chantier de fouilles à un autre, retrouvant des lieux où Augustin est passé. Annie, une des serveuses, accueille les hommes de caresses peu équivoques…

Trouver sa place dans le meilleur des mondes possibles semble le moteur de ce petit monde qui se lance pour regagner ensuite celui auquel il appartient. « Le monde ne souffrait pas de la présence de corps étrangers mais de son pourrissement interne », écrit encore Ferrari qui note que le temps passe et demande comme Augustin : « Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? » Le temps de son roman, peut-être.