Congo l'intégrale

Colette Braeckman et Béatrice Delvaux

lundi 10 septembre 2012, 10:11

Congo, le livre événement, l'épopée fantastique de David Van Reybrouck. David Van Reybrouck : « La tragédie du Congo : l'idéalisme impatient »

Congo l'intégrale

Propos recueillis par Colette Braeckman et Béatrice Delvaux

C'est un livre événement qui débarque ce 12 septembre. Près de 700 pages consacrées à l'histoire du Congo, signées par un auteur flamand, David Van Reybrouck (41 ans). Ce livre, l'auteur, archéologue, philosophe, journaliste, écrivain (Le Fléau, Mission, l'Ame des termites chez Actes Sud) connu pour la création du G1000 (gigantesque forum citoyen), espérait vendre au plus 10.000 exemplaires. Il en vendra…250.000, en langue néerlandaise ! Depuis, c'est le tourbillon : prix littéraires, traductions en norvégien, allemand, bientôt chinois et anglais. Et le français. Un moment clé et émouvant pour l'auteur, car il lui ouvre les portes … du Congo. Congo a pris à David Van Reybrouck, six ans de sa vie. Il a abandonné l'université, trouvé des financements qu'il voulait indépendants et a arpenté ce pays, à la recherche des archives mais surtout – et c'est toute la force et l'émotion de cet ouvrage fresque – de témoins. A l'image de Jamais Kolonga, le premier congolais à faire danser une femme blanche et qui annoncera aux Congolais leur indépendance à la radio. Ce livre raconte la grande histoire du Congo en s'aidant de la petite, du tube de rasage Palmolive que son père avait acheté lors de la sécession katangaise, aux « abacosts » de Mobutu et d'Air Zaïre fabriqués à… Zellick.

Le livre fourmille de témoignages personnels. Comment avez-vous trouvé tous ces gens ?

J'ai interrogé plus de 500 personnes…J'ai dépensé des fortunes en « unités » de téléphone…On dit souvent qu'il est difficile de mener des études historiques au Congo. Oui et non. C'est vrai si on se focalise sur les documents écrits, qui ont souvent été détruits ou dilapidés lors des pillages des années 90. Mais d'autre part on rencontre beaucoup de gens qui ont été témoins, ou qui ont des relations… Qu' y avait il avant Facebook ? Le Congo ! Les réseaux sociaux fonctionnent… Pour un Congolais, 200 numéros dans la mémoire du portable, c'est beaucoup trop peu. En Chine, on a fabriqué des GSM à double carte Sim, à destination de l'Afrique…Lorsque je suis allé dans le Sankuru, la région natale de Patrice Lumumba, j'ai rencontré des gens qui se souvenaient de son professeur et j'ai retrouvé ce dernier.

Pourquoi l'envie d'écrire ce livre ? Il n'y avait pas de livre d'histoire qui vous plaisait ?

Malgré les centaines de livres écrits sur le Congo, ce que je voulais lire, je ne le trouvais pas. Je cherchais un livre équivalent à celui de Sophie De Schaepdrijver sur la grande guerre, ou celui Robert Hughes sur l'Australie, « The Fatal Shore », « La côte fatale », à propos de la colonisation de l'Australie. De tels livres sont à la fois des ouvrages de synthèse et dotés d'une qualité littéraire… J'étais au café le Greenwich, près de la bourse à Bruxelles, je buvais une bière et je me suis dit, tout à coup, que ce projet pourrait m'intéresser. Nous étions en 2003, et j'avais le projet d'aller au Congo, où mon père avait vécu, j'avais aussi un ami en poste à Kinshasa. Comme je revenais d'Afrique du Sud, où j'avais présenté mon livre « le Fléau » je me suis arrêté à Kinshasa, nous étions la veille de Noël…A l'escale de Lubumbashi, j'ai vu que l'on sortait des centaines de bouteilles d'eau de la cale de l'avion et, tout à la fin, un cercueil, très orné, avec des poignées en cuir ou faux or. Il s'agissait d'un diplomate congolais mort en Afrique du Sud, qui revenait avec les fleurs, les couronnes et un océan d'eau, en pleine savane katangaise… Quelques heures plus tard, je suis arrivé à N'Djili et le choc a eu lieu : je n'avais pas la carte de vaccination contre la fièvre jaune et cela m'a valu d'être interrogé durant une heure et demie dans un bureau, par un type qui me disait que moi en tant que Belge je devais donner le bon exemple, et qui termina l'entretien en disant : « c'est une grave infraction, qui peut être résolue moyennant une petite contribution de 70 dollars… » C'était son Noël… Le lendemain jour de Noël, nous sommes descendus vers les chutes de Zongo et au retour la jeep toute neuve était déjà cassée : les routes congolaises…

Pour écrire ce livre, vous avez du faire des choix…

J'ai quitté l'Université en septembre 2005, parce que j'avais envie d'être écrivain. Dans le contexte académique flamand actuel, il n'était plus possible d'écrire des textes généralistes, à portée plus large. Pour obtenir des crédits, il fallait publier dans des revues anglo-saxonnes, et n'atteindre qu'un public international très limité. J'étais rédacteur d'un journal très spécialisé en archéologie, c'était formidable, mais je crois que les deux démarches sont valables. Dans l'historiographie belge du Congo, il y a une tradition très empirique. Voyez les travaux incroyables menés par le CRISP (Centre d'études socio politiques) avec une idée de base : documenter avant d'interpréter. Aujourd'hui encore, Jean-Claude Willame poursuit ce travail en réalisant chaque semaine une revue de presse exhaustive, Gauthier de Villers aussi a fourni d'importantes contributions… Mais à force de travailler sur la documentation, on oublie parfois le travail de synthèse… Rares sont les Willames qui combinent les deux. J'ai aussi acquis une partie de la formidable bibliothèque de Benoît Verhaegen, (fondateur du Crisp) près de 200 à 300 livres et dans le chapitre sur la décolonisation, j'y ai trouvé des sources précieuses…. Lorsque je me suis lancé, j'ignorais encore la taille que prendrait le projet. C'est comme traverser les Pyrénées, si on avait su, on serait resté à Blankenberghe…Il faut une certaine inconscience…

Pourquoi avoir entrepris ce travail sans commanditaire préalable?

Mon rêve c'était d'arriver à vendre 10.000 exemplaires, à l'instar de mes livres précédents ! Or maintenant, en néerlandais seulement, on en est à un quart de million ! Une personne sur cent qui parle le néerlandais, vieillards et bébés compris, possède ce bouquin. Cela me dépasse complètement. Pour la Flandre, ce livre est arrivé au bon moment mais cela n'explique pas pourquoi 55% des livres ont été vendus aux Pays Bas…Alors que ce pays n'a aucun rapport avec le Congo… Gagner l'AKO Literatuurprijs et le Libris Histoire ont aidé: c'était un peu comme gagner le Goncourt et le Renaudot Essai à la fois. Comme scientifique, j'ai vu qu'il y avait un vaste matériau à exploiter, et j'avais envie de faire…

Un vaste morceau ?

C'était comme écrire l'histoire de la Russie ou de l'Europe occidentale, mener une entreprise un peu folle. J'ai commencé ma première candidature en septembre 1989. C'est alors que le mur de Berlin est tombé. Et mon premier livre a été publié à la veille du 11 septembre. Donc toute ma formation a été marquée par le « post modernisme », la fin des grandes histoires. Jeune chercheur, j'étais imprégné par cette idée selon la quelle la « grande histoire » n'était plus possible ni même souhaitable ; puis j'ai pris du recul par rapport à ce paradigme et j'ai eu envie de mêler la petite et la grande histoire…Les choses sont en train de changer, on essaie à nouveau de parler large, d'aborder la grande histoire…

LE SLOW JOURNALISM

Comment avez-vous procédé ? J'ai beaucoup lu, fait un plan de départ. Mon idée initiale était de passer un an ou deux au Congo, puis j'ai opté pour des séjours fréquents mais plus courts. Les aller retour étaient plus intéressants, il fallait faire des va et vient entre sa documentation et son questionnement…A chaque voyage j'étais capable d'être plus précis, de poser de meilleures questions. J'ai aussi, au départ, passé du temps à tenter de financer le projet, car à ce moment j'avais quitté l'université. C'est ici que j'écris, dans mon atelier de Cureghem. C'est la meilleure université qui soit, ce quartier très congolais où bat le cœur économique africain de Bruxelles. J'aimais beaucoup cette liberté de travailler ici. Dès le début, je me suis fait entourer par des gens que j'appelais mes oncles, Walter Zinzen, Geert Buelens, Luc Huyse, Ivo Kuyl. Ils étaient mes parrains et grâce à eux, le travail était moins solitaire, ils pouvaient me parler avec une franchise totale… Si on publie pour trois spécialistes et une tête de cheval comme on dit en flamand, on risque de créer une expertise internationale mais qui n'appartient plus au pays, dans des sphères qui planent au-delà des sociétés, comme des ovnis… La macro structure du livre, c'est la grande histoire. Mais dans chaque chapitre de petites histoires s'imbriquent. Chaque chapitre commence avec une anecdote, des témoins qui sont des fils conducteurs, des références. Ces témoins interviennent chacun sur plusieurs chapitres. J'ai travaillé en suivant un schéma synoptique, s'étendant sur plusieurs pages. J'ai rencontré plus de 500 témoins dont une centaine se retrouvent dans le livre. Sur le plan méthodologique je n'ai ni filmé ni enregistré ; il me semblait que les gens allaient plus loin, me donnaient plus à l'occasion d'une simple conversation, surtout ceux qui n'ont pas l'habitude d'être interviewés…. J'ai gardé tous mes carnets de note. Il m'est aussi arrivé de passer toute une après midi avec quelqu'un, et de ne noter qu'une ligne ou deux. C'est ce que j'appelle le « slow journalism » le journalisme lent… J'aime cette façon d'être avec les gens, de boire un verre, de bavarder avec les gens…Au Congo il m'arrive de passer cinq heures avec quelqu'un et à la fin il dit « quoi, tu pars déjà… »

Qui furent les principaux fils conducteurs ?

Certainement Etienne Nkazi, il m'a touché par son âge et aussi par son humanité, c'est un type extraordinaire, très chaleureux, très généreux… J'ai encore trouvé des gens qui avaient la mémoire du début du colonialisme!. En fait, si l'âge moyen est très bas c'est surtout parce que 20% des enfants meurent, mais il y a encore beaucoup de vieux, qui ont de la mémoire… J'ai rencontré beaucoup de gens formidables, comme Régine Mutijima qui a participé à la conférence nationale, Justine Masika à Goma qui s'occupe des femmes violées.. J'espère que le prochain président sera une femme. Dans ce pays il y a plusieurs Prix Nobel potentiels…

Et Jamais Kolonga

Il fut très drôle, très précieux….. Je l'ai rencontré après une très longue recherche, il était le premier Congolais à avoir dansé avec une Blanche, Kabasele avait fait une chanson sur lui. Il était l'archétype de l'évolué, une véritable mine d'or. Le Roi Baudouin était venu rendre visite à son père dans sa parcelle, il avait fait le reportage du premier jour de l'indépendance… C'est une figure haute en couleur… Je rends aussi hommage à Lieve Joris qui m'a transmis le flambeau avec une exceptionnelle générosité. Quant à « Zizi », Isidore Kabongo, il m'avait été recommandé par Lieve et il est devenu un ami, quelqu'un que j'aime profondément… En 1955 il a encore applaudi le roi Baudouin, puis il a été cameraman formé du temps de Mobutu. Ce dernier, qui voulait créer un sentiment d'unité nationale, avait beaucoup investi dans la formation de toute une génération de journalistes et Zizi, cameraman est celui qui a filmé le célèbre match entre Foreman et Mohamed Ali.

RENDRE JUSTICE A MOBUTU

On a le sentiment, en lisant le livre, qu'à ses débuts, Mobutu tente de rendre une certaine fierté nationale aux Congolais.

Il faut se rappeler qu'au début du 20 eme siècle, à cause de la maladie du sommeil, les gens n'étaient pas autorisés à se déplacer à travers le pays, il fallait un « ordre de mission », le sentiment national était donc assez peu développé et les tensions tribales se sont exacerbées surtout dans les villes lorsque les gens ont commencé à se côtoyer. C'est alors qu'apparaissent les « identités meurtrières », les veilléités de sécession…. Après l'indépendance, Mobutu a voulu décoloniser et achever le projet colonial, le rêve étatique de Mobutu était proche de celui du gouverneur général. Il faut reconnaître qu'en dix ans, il a réussi à donner aux Congolais un sentiment d'appartenance nationale, il a été plus vite qu'en France où il a fallu un siècle… Il a utilisé à la fois la force, l'armée, et les médias…Tout a été détruit mais un héritage immatériel persiste, celui de l'identité nationale…Très peu de Congolais souhaitent que leur pays soit divisé, même s'il est difficile à gérer, les tendances séparatistes qui apparaissent dans le Bas Congo ou le Katanga sont très minoritaires… L'Etat congolais est très faible, mais la nation elle est très forte. Je suis toujours frappé de voir combien les gens tiennent à leur pays, malgré les guerres, les avatars divers… A l'heure de cette nouvelle rébellion du M23, j'ai tout de même vu des gens qui, à Kinshasa, disaient qu'ils en avaient assez, qui souhaitaient qu'on laisse tomber l'Est du Congo, ils en avaient assez… La colonisation ? Y eut il des « périodes d'or » ? Les deux époques qui furent les plus connues sont celles du début, la conquête, l'exploitation du caoutchouc, et celle de l'indépendance, de la mort de Lumumba. Comme si entre les deux, la colonisation belge avait été synonyme d'ordre, de tranquillité. En réalité, dès le début il y a eu contestation de l'ordre colonial, des résistances religieuses ou ethniques comme le kimbanguisme, la révolte pende. La religion et le tribalisme ont pu être des réactions contre la colonisation. Les colonisateurs vivaient toujours dans l'angoisse des évolutions possibles. Il y a aussi eu les révoltes de la Force publique, j'ai du mal à parler d'un « âge d'or »… Parfois je compare avec ce qui s'est passé dans nos contrées après la colonisation romaine. Les Romains ont été chez nous durant cinq siècles et après la chute de l'empire, il y a eu l'époque mérovingienne où l'architecture a été abandonnée, mais il y eu effervescence des parures, de l'orfèvrerie…Au Congo on n'a pas entretenu les bâtiments, les infrastructures, beaucoup a disparu mais un certain héritage immatériel a subsisté, le désir d'étudier, le foi, la langue... Il est clair que la colonisation a provoqué une destruction profonde des sociétés africaines : depuis le 15eme siècle le Congo est intégré dans le capitalisme mondial, la globalisation a commencé voici quelques siècles déjà… La colonisation belge a été nettement plus paternaliste, elle mêlait le contrôle et l'émancipation. Au sein de l'église, d'aucuns disaient qu'il fallait d'abord alphabétiser avant de songer à construire des universités et pour certains, il fallait « faire monter la masse » avant de constituer une élite… Mais pour d'autres, il fallait garder les Congolais « dociles » et dans ce mot il y a aussi « docere », instruire… A l'heure de la décolonisation le Congo était sans doute le pays d'Afrique doté du taux d'alphabétisation le plus élevé, mais avec le moins d'universitaires, 16 et 500 personnes qui avaient suivi les cours de l'école d'administration. La pyramide était très inachevée…Entre émancipation et contrôle il y avait ambivalence… L'indépendance est venue trop vite ? Oui l'émancipation est venue trop tard, l'indépendance bien trop tôt… La Belgique a vu trop tard que l'indépendance était inévitable et la décolonisation n'a pas été préparée. Armée, économie et politique : la Belgique a pensé qu'elle pourrait encore jouer un rôle dans les coulisses et a voulu accorder une indépendance de façade, symbolique. Songez que quinze jours après l'indépendance, la Belgique a envahi militairement le Congo, quel aveuglement…

LUMUMBA AU DELA DU CLICHE

A propos de Patrice Lumumba, vous êtes très dur… Je ne pense pas. J'ai voulu recontextualiser, aller au-delà de la martyrologie, de l'image romantique ; Patrice Lumumba reste emblématique, sa vision de liberté est une source d'espoir pour tous les opprimés. Mais quand on réclame l'indépendance totale et immédiate, il faut être à la hauteur de la tâche… Or, durant les quelques mois où il a été Premier Ministre, Patrice Lumumba a commis quelques erreurs de jugement très importantes. Il est vrai qu'il a eu tout le monde contre lui, mais il a aussi dressé contre lui-même une partie de l'opinion… A la limite vous êtes plus positif à l'égard de Mobutu, au début en tous cas, qu'à l'égard de Lumumba…

Un livre s'écrit toujours dans un contexte… Si autour de Lumumba, il y avait une hagiographie à nuancer, autour de Mobutu, il y a une démonisation à nuancer. Il ne faut pas confondre le Mobutu de fin de règne avec celui qu'il était au début, sans oublier cependant des évènements qui ont marqué le début de son règne, comme l'affaire des « Pendus de la Pentecôte » en 1966…Si Lumumba était resté vivant, je ne sais pas si son œuvre aurait été couronnée. Sa mort, cruelle et injuste, a plus contribué à son mythe que ce qu'il aurait pu faire s'il était resté à son poste. Sa décision d'africaniser l'armée était juste, mais l'idée de le faire soudainement, dans la semaine après l'indépendance a eu des conséquences dévastatrices…Et le pays le paye jusqu'aujourd'hui: il n'y a toujours pas d'armée digne de ce nom…Quant à la répression meurtrière commise au Kasaï par cette armée, durant l'été 1960, c'est un épisode peu documenté. Sa recherche de soutiens internationaux, les Nations Unies d'abord, puis les Etats Unis et l'URSS ensuite, a aussi été menée avec une légèreté incroyable. Cela a provoqué le déclenchement de la Guerre froide au continent africain. Il arrive que des processus historiques se mettent en place, et dépassent la capacité qu'a chaque individu de les gérer. Voyez Gorbachev et la Russie : il a voulu démocratiser, mais il a été dépassé et on a vu l'implosion totale de l'Union soviétique… Lorsque van Bilsen, en 1955, disait qu'il fallait 30 ans pour que le Congo devienne indépendant, il avait raison, ce délai aurait permis aux structures de base de s'affermir…Mais était-il possible de freiner l'engouement de la population ? Non. La Belgique a mal joué en pariant sur l'ambivalence, en pensant qu'elle pourrait accorder une indépendance formelle tout en continuant à tenir les rênes du pays… Quant à Lumumba, c'était tout ou rien, il voulait une indépendance intégrale et immédiate…

IDEALISME IMPATIENT

Il ne faut pas oublier que la Belgique ne voulait ni payer ni se battre pour le Congo…

La marge de manœuvre était très serrée, en Belgique les années d'or de l'après guerre étaient bien révolues. La tragédie du Congo, c'est celle de l'idéalisme impatient : de grands idéaux, que l'on veut réaliser en une nuit… L'africanisation de l'armée par Lumumba était nécessaire, mais de là à la réaliser en une nuit ! L'africanisation de l'économie nationale, mais zaïrianiser aussi brutalement c'est autre chose… Et bien plus tard, dans les années 80, privatiser du jour au lendemain, imposer l'austérité comme l'ont fait le Fonds monétaire et la Banque mondiale, voilà qui a provoqué la chute de l'économie… Et plus tard, la démocratisation à travers des élections furtives elle-même a été trop rapide, problématique ? La condition des accords de paix de 2002, c'était l'organisation d'élections dans un délai de deux ans. Impeccables, suivant des normes occidentales. C'est du fondamentalisme électoral, cela ressemble à une nouvelle évangélisation, j'ai enseigné cela dans mon cours à Leiden l'an dernier…Des élections, ce sont des sacrements : on respecte la forme sans se soucier du contenu…A chaque fois on veut que les idéaux soient réalisés au plus vite… Nos sociétés occidentales se sont sécularisées, tout doit aller plus vite. Un vieux missionnaire me disait nous avons le temps. Lui il avait un siècle pour éduquer les masses…Il y a aussi des tâches blanches dans la pensée belge et européenne pour ce qui concerne la démocratie, mais je sais que le fondamentalisme électoral, c'est un sujet très sensible… Qu'il s'agisse du domaine juridique, politique, économique, on veut que des procédures formalistes soient appliquées du jour au lendemain, à la lettre… Au lieu de l'idéalisme impatient, voire aveugle, je serais plutôt adepte du pragmatisme critique… Si la route vers l'enfer est pavée de mauvaises intentions, celle qui mène vers le ciel peut être pavée de mauvaises conséquences… La pensée utopique est très importante mais quelquefois elle peut créer de dégâts importants si on veut réaliser l'utopie du jour au lendemain…

LA DEMOCRATIE EN KIT

Dans les accords de paix conclus en 2002, était incluse l'idée d'installer un régime intérimaire pour deux ans, puis d'organiser des élections, et de réorganiser l'armée. Mais je me demande vraiment si dans un tel contexte des élections stimulent la démocratie… Je fais beaucoup de recherches sur le sujet et je constate que c'est plutôt le contraire qui se passe : les élections apportent beaucoup de choses, mais peu de démocratie, elles réveillent aussi les conflits tribaux, la corruption, la faim, la violence… Que faut il faire alors ?

Mais des élections locales, commencer par la base…Comme en Angola on n'organise pas des élections pour connaître la volonté du peuple, mais pour légitimer un leader vis-à-vis des bailleurs. Afin qu'une petite classe puisse continuer à toucher de l'aide internationale. Les élections, c'est devenu une mascarade qui coûte beaucoup d'argent et nul ne parle des élections locales, nul ne veut ni les organiser ni les financer… La communauté internationale est très pauvres en idées lorsqu'il s'agît de gérer un « Etat failli », ce n'est que depuis les années 90 que l'on a commencé à parler de démocratie, de droits de l'homme, de gouvernance. Avant on pensait en termes géostratégiques. Désormais la première idée après la dictature et la guerre c'est de mettre en place un gouvernement d'unité nationale, mixer l'armée, aller aux élections. Imaginez, si les Chinois, après la guerre de 1940-1945, avait enjoint aux Européens de créer un gouvernement dans lequel se seraient retrouvés Goering, Hitler, Churchill, de Gaulle, obligé la résistance française de cohabiter avec les Waffen SS… Tout cela est pauvre en idées, irréaliste…C'est un petit tabouret d'Ikéa, prêt à monter, que l'on envoie là bas dans une boîte en carton. Et si le montage est mal fait, on incrimine l'acheteur local qui a mal assemblé le kit…Au Congo il y a de vrais artisans de paix et de démocratie, à la base, mais on ne leur donne aucune chance… Il s'agît d'un constat pessimiste…

Les recettes que l'on a essayé d'appliquer depuis vingt ans ne marchent pas : Irak, Afghanistan, Congo, cette idée d'une démocratisation forcée, qui vient d'en haut, cela échoue à chaque fois… En plus, la « communauté internationale » a bien changé, elle n'est plus seulement composée des Etats Unis et de leurs alliés. Dans le cas du Congo, ce qui me frappe, c'est que les Européens ont tendance à penser qu'avant qu'ils n'arrivent, c'étaient les ténèbres et qu'après leur départ il n'y aura plus rien, là non plus…En Afrique centrale l'histoire se déroule beaucoup plus vite qu'en Europe. Je suis fasciné par ces nouveaux développements. Les Européens ont beaucoup de mal à admettre qu'ils pourraient être dépassés par les Chinois et par tous ceux qui suivent, le Brésil, la Corée du Sud… Aujourd'hui comme voici un siècle le Congo est au cœur de la mondialisation, mais il a toujours été fournisseur de l'économie mondiale, plus qu'il n'en a été le bénéficiaire… Ce pays a toujours eu tout ce dont le monde avait besoin, comme un dépôt sans gardien, où tout le monde viendrait passer la main et se servir…… Y a-t-il un héros belge dans le livre ?

Certainement : l'agronome Valdimir Drachoussof, fils de migrants russes ; il avait tout compris, et tout décrit dans son livre « Jours de brousse »signé Vlady Souchard…Quelle richesse littéraire, intellectuelle, morale ! Il parcourt le Congo durant les années 40, au cœur de l'effort de guerre, et il découvre les premières lézardes dans l'édifice colonial, il voit que c'est intenable… Ce qui fait vivre le livre, c'est aussi la musique, les vêtements, la bière…

C'est que je suis docteur en préhistoire. Pour moi, l'archéologie m'a appris qu'il ne fallait pas recourir seulement aux sources écrites, mais aux sources indirectes. J'ai toujours été fasciné par le quotidien, le vécu, la manière dont les gens mangent, s'habillent, ce qu'ils boivent. La macro histoire se confond toujours avec la micro histoire, le corps exprime beaucoup lui aussi…