Le scandale News of the World ébranle la démocratie
STEPHANE BUSSARD
dimanche 17 juillet 2011, 10:13
STEPHANE BUSSARD
dimanche 17 juillet 2011, 10:13
Il y a un peu plus d’un mois, à l’Orangerie, dans le quartier chic de Kensington, l’élite politique du pays, dont le premier ministre conservateur David Cameron et le chef de l’opposition, le travailliste Ed Milliband, socialisaient avec les dirigeants de News Corp à la grande garden party annuel de Murdoch. Entre champagne et huîtres, un participant ose ce commentaire prémonitoire : « C’est comme une orgie à la fin de l’Empire romain. » Peu après, des éclairs, accompagnés par un tonnerre assourdissant, lézardent le ciel londonien.
Professeur émérite à la London School of Economics, Rodney Barker l’admet : « Il n’y a jamais eu, dans l’Histoire britannique, un baron de la presse qui a eu une telle influence sur les politiques. » L’historien et journaliste Timothy Garton Ash explique le phénomène par la peur. La peur du kompromat (en russe, matériel compromettant rassemblé contre quelqu’un). Si elle devait être le principal facteur de puissance relative, ajoute-t-il, alors Murdoch a été plus puissant que les trois derniers premiers ministres. Rodney Barker nuance : « La presse a exagéré son rôle lors des élections, le présentant souvent comme le faiseur de roi. En réalité, Rupert Murdoch avait surtout le flair pour soutenir le candidat qui allait gagner. »
Ce Citizen Kane des temps modernes était puissant parce que tout le monde pensait qu’il détenait le vrai pouvoir. Tony Blair bénéficia du soutien de la presse Murdoch pour conquérir le pouvoir, mais aussi quand il fut premier ministre de 1997 à 2007. Il tenait des réunions secrètes régulières avec Rupert Murdoch, de préférence à l’étranger, à l’abri des regards et des procès-verbaux. Il s’entretenait souvent avec lui par téléphone. Selon Lance Price, qui travailla à Downing Street, Murdoch semblait être « le 24e membre du cabinet ». Indécis, le premier ministre a, avance The Guardian, attendu la bénédiction de Rupert Murdoch pour décider d’envahir l’Irak aux côtés des Américains.
Après la cuisante défaite, en 1992, du travailliste Neil Kinnock, étrillé par The Sun, les cofondateurs du New Labour, Tony Blair, Gordon Brown, Peter Mandelson ou encore Alastair Campbell sont tous unanimes. S’ils veulent reconquérir le pouvoir, il faut traiter avec Murdoch. Cette stratégie aura un effet boomerang pour Gordon Brown, chancelier de l’Echiquier qui sera le « Doctor Devil » du Sun. Des informations médicales confidentielles sur son fils frappé de mucoviscidose feront les grands titres du tabloïd. Cela n’empêchera pas les Brown de participer au mariage de Rebekah Brooks…
David Cameron n’est pas en reste. Si ses relations avec l’empire Murdoch ne sont pas incestueuses, elles sont pour le moins étroites. Ex-rédacteur en chef de News of the World, Andy Coulson est devenu, à partir de 2007, responsable de la communication du Parti conservateur, puis directeur de la communication quand ce dernier accède au pouvoir. Ils deviennent de vrais amis. David Cameron et son épouse sont par ailleurs souvent les hôtes de Rebekah Brooks et de son mari dans leur maison de Cotswolds, dans l’Oxfordshire. Tout comme le chancelier de l’Echiquier George Osborne.
Mercredi, dans le chaudron d’une Chambre des Communes archi-comble et survoltée, David Cameron et Ed Milliband, leader des travaillistes, se font face, à trois mètres de distance l’un de l’autre. Malgré la virulence des propos, le Speaker tente de dompter les fauves : « Order, order, order », assène-t-il. Le premier ministre tourne sa veste. En une déclaration, il fusille son ami Andy Coulson : « S’il a menti, il doit être jugé. » Puis il annonce la création d’une commission d’enquête indépendante et d’un code de conduite pour ses ministres : chaque rencontre avec des responsables médiatiques devra désormais être rapportée. Cameron semble à terre, blessé.
Ed Milliband connaît son heure de gloire. « Pour la première fois, c’est le chef des travaillistes qui impose l’agenda », relève le Times. Murdoch et son empire s’inclinent devant le parlement de Westminster. La peur a disparu. La politique reprend ses droits.