Katz a-t-il défiguré Maus ?

DANIEL COUVREUR

lundi 05 mars 2012, 10:04

Flammarion assigne ce matin l'éditeur belge La Cinquième Couche devant le Tribunal de Paris pour contrefaçon. L'objet du délit ? « Katz », détournement de « Maus », le livre culte d'Art Spiegelman où les Juifs sont des souris victimes de la Shoah.

Katz a-t-il défiguré Maus ?

Entre Maus, à gauche, et Katz, à droite, la Cinquième Couche joue au chat et à la souris avec le droit d’auteur © Flammarion, 5e Couche

Katz est un livre manifeste, un détournement artistique imprimé à 800 exemplaires, stockés dans une cave tenue secrète, à Bruxelles. Son éditeur belge, La Cinquième Couche, en avait diffusé une poignée de copies sous le manteau au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, fin janvier. L'auteur, celui-dont-on-ne- peut- prononcer-le-nom, a reproduit à l'identique le contenu de Maus, le best-seller d'Art Spiegelman, où les Juifs sont des souris pour le matou nazi. Les cases comme les dialogues ont été samplés dans leur intégralité, à cette nuance près que le pasticheur a posé des masques de chats sur les têtes de tous les personnages. Le geste se veut un plaidoyer en faveur de la liberté d'expression, réalisé « dans le respect de l'œuvre originale et sans intention commerciale ».

Selon la Cinquième Couche, Katz est comme une nouvelle interprétation musicale, à l'image du Grey Album, ce disque interdit de Danger Mouse qui remixait librement le White Album des Beatles avec le Black Album du rappeur Jay-Z. L'auteur anonyme de Katz n'est pas un farceur. Son livre rappelle qu'en faisant du Juif une proie pour le chat nazi, Maus entretient l'image de la fatalité. L'essence d'un chat, c'est d'être prédateur. L'essence d'une souris, c'est d'être un rongeur parasite. L'artiste sans nom ne conteste pas que Spiegelman a utilisé l'imagerie nazie, selon laquelle les Juifs n'étaient pas humains, pour muscler la critique de la Shoah. Mais en dessinant des têtes de chats aux Juifs, aux Allemands comme aux Polonais, Katz veut souligner que dans la réalité, il n'y a aucune répartition naturelle des rôles.

Flammarion estime que si Katz est bien une « œuvre de l'esprit », le livre contrevient au Code de la propriété intellectuelle. C'est « une contrefaçon servile » faite « sans le consentement de l'auteur » (lire ci-contre). Les avocats de l'éditeur affirment que « Katz a littéralement défiguré Maus ». Le livre n'est « ni une analyse, ni un pastiche » mais « une violation des droits d'auteur ». Pire, il crée « une confusion » avec l'œuvre originale de Spiegelman. Pour Flammarion, la parodie doit « moquer, tourner en dérision pour faire rire » or il n'y a dans Katz aucune trace de « calembours » ni de « jeux de mots ». Les avocats en concluent que l'auteur ne souhaitait pas « faire sourire ». Procès d'intention ? Nous avons vu, à Angoulême, de nombreux visages réjouis à la lecture des exemplaires qui circulaient sous le manteau…

En cas de condamnation, La Cinquième Couche pourrait être contrainte de détruire l'ensemble des exemplaires de Katz et des fichiers numériques, sans parler de l'indemnité de 10.000 euros et des dépens réclamés par Flammarion. L'éditeur belge n'a pas les moyens d'ouvrir devant la justice française le débat de fond sur les frontières entre la propriété intellectuelle et la liberté d'expression. Dans l'esprit de son auteur, Katz se voulait un livre symbolique de la nécessité de faire évoluer le droit vers une acceptation plus large du détournement artistique : « Katz s'inscrit dans la philosophie des variations Goldberg de Bach, du jazz, du sampling musical. Ce livre est une œuvre en tant que telle qui ne se substitue en rien à Maus mais invite, au contraire, à s'y replonger ».

Nous avons demandé à Tanguy Roosen, directeur juridique de la Maison des Auteurs et membre de la Commission BD de la Communauté française, si la démarche de Katz était ou non contraire aux lois européennes sur le droit d'auteur.

« Que ce soit au niveau belge, français ou européen, il existe des exceptions légales au droit d'auteur. Les plus connues sont le pastiche et la parodie mais la Cinquième Couche ne s'en revendique pas puisque Katz ne raille pas l'œuvre de Spiegelman. Son auteur parle de détournement artistique mais en la matière aussi il y a des limites. Le détournement peut faire indirectement la publicité de l'œuvre quand il se situe dans les limites de l'hommage mais celles-ci sont floues comme on l'a encore vérifié récemment dans le procès de Beyoncé, dont le clip pompait intégralement les chorégraphies filmées d'Anne Teresa de Keersmaeker et de Thierry Demey. Même si la volonté de Katz est d'interroger l'œuvre plus que de la retravailler, nous sommes dans une période sensible de redéfinition du droit d'auteur. Je pense que Flammarion est soucieux avant tout de ne pas ouvrir de précédent dans lequel d'autres pourraient s'engouffrer avec des intentions moins artistiques. Pour citer un exemple, je rappellerai le procès gagné par John Huston contre un producteur accusé d'avoir colorisé un film qu'il avait expressément tourné en noir et blanc. On aurait pu soutenir comme pour Katz qu'il s'agissait d'un détournement de l'œuvre alors que c'était un geste purement commercial. »