Entretien -« Les mariages blancs, c'est le Win for Life »

JEAN-FRANCOIS LAUWENS

mercredi 25 avril 2012, 11:36

La Brigade judiciaire centralisée de la zone de police de Bruxelles-Nord se compose de neuf sections. Elles traitent des sujets généralement médiatiques (crimes, banditisme, traite des êtres humains, stups, mœurs…). A côté de celles-là, une autre section, forte de trois personnes mais moins spectaculaire : celle des mariages blancs. Son directeur, l'inspecteur Jean-Luc Haentjens, explique son travail.

Pourquoi la problématique des mariages blancs est-elle si méconnue du grand public jusqu'à cette émission ?

Parce que tout le monde s'en fout et se dit : ce n'est pas si grave, ce n'est qu'un mariage, pas du proxénétisme ou du banditisme… Pourtant, on parle de sommes mirobolantes, de clandestins, de fraudes. L'Office des étrangers est totalement débordé sur cette question, cinq instances officielles différentes interviennent dans les dossiers. Nous en traitons 250 par an. Officiellement, il y a 5 mariages blancs par jour en Belgique mais dès qu'on ouvre la porte, on se rend compte que le mariage sur lequel on enquête est le troisième : c'est le bon mais les deux précédents étaient frauduleux. Puis on découvre que les frères sont dans le même cas et ainsi de suite. La plupart des cas que nous traitons concernent le Maroc et la Turquie.

Quelle est votre tâche ?

Notre travail n'est pas très spectaculaire même si nous sommes invasifs puisque nous allons chez les gens vérifier que des couples mariés vivent vraiment ensemble : on ouvre les frigos, les armoires. En réalité, aujourd'hui, les faux couples vivent souvent ensemble durant 2, 3 ans : notre job n'est plus de repérer la cohabitation effective mais la cohabitation affective. En résumé, nous devons amener la preuve que l'intention unique d'un mariage est de faciliter l'obtention de papiers de séjour en Belgique.

N'êtes-vous pas parfois tiraillés face à une certaine détresse humaine ?

Si, bien sûr, on est parfois devant des situations très difficiles. J'ai même l'habitude de dire que, dans notre section, on est exclusivement dans l'humain. On est devant des gens pour qui nous sommes un peu le dernier espoir après le refus d'une demande de regroupement familial, d'un contrat de travail et d'un statut de réfugié politique. Certains se sacrifient pour la famille. Parfois, on arrive trois ans après le mariage : les enfants sont scolarisés, les personnes ont trouvé de l'emploi, les gens sont parfaitement intégrés. Entre-temps, ils ont obtenu des vrais papiers mais sur base d'un faux, ce qui en fait des faux. C'est difficile parce que nous comprenons qu'un ancrage social réel existe, mais il n'en reste pas moins que la méthode est illégale.

Et les mariages gris ?

Il y en a beaucoup, avec l'Afrique du Nord et l'Afrique noire. Là, un des deux est manipulé. Le ou la Belge est amoureux/se et est persuadé que c'est réciproque. En Côte d'Ivoire, au Sénégal, il y a des sites qui expliquent « comment draguer des vieilles salopes belges ». Il y a aussi des jeunes homosexuels sud-américains qui acceptent d'épouser des hommes belges âgés. C'est une manipulation sentimentale en plus d'être illégale. Quand les victimes ouvrent les yeux, elles demandent le divorce mais un divorce n'équivaut pas à une perte des droits, seule l'annulation du mariage la provoque. C'est ce que nous conseillons.

Peut-on parler de pratiques mafieuses ?

Pas au même point que dans le trafic de drogue, mais il y a toute une organisation derrière. Aujourd'hui, on peut s'offrir un mariage blanc pour 15.000 euros. Celui qui le fait se rembourse en en organisant un autre à son tour. On pense que c'est une somme énorme, mais un mariage blanc donne accès à des aides sociales de 1.000 euros par mois. En douze mois, l'affaire est remboursée. Ce n'est pas pour rien que, dans ce milieu, on appelle les mariages blancs le « Win for Life ».