Jérôme Colin, Taxi Driver

Rédaction en ligne

samedi 26 mai 2012, 09:25

Pour la deux-centième de « Hep Taxi », ce dimanche sur la Une, nous avons dérobé à Jérôme Colin les clefs de sa voiture pour l’emmener en promenade à Bruxelles. Interview.

Tout le monde connaît le célèbre taxi de l’émission du même nom. Personne par contre n’avait jamais pris le volant de la voiture personnelle de Jérôme Colin. L’animateur et journaliste s’est prêté au jeu du questions/réponses, sur la banquette arrière de l’Alfa Romeo familiale.

Est-ce plus confortable à l’arrière ou à l’avant ?

A l’avant.

Pourquoi ?

On sait ce qui va se passer. Pas tout à fait, mais au moins, on est un peu plus maître de la situation quand on est à l’avant.

Tu arrives souvent à avoir des confessions intimes des gens. Comment ça se fait ?

La principale raison, je pense que c’est la configuration de l’émission, la voiture. Le fait de parler à des gens à qui on ne fait pas face. On ne se regarde pas dans les yeux, il n’y a pas de jugement direct, fait par le regard. Il y a le fait d’être enfermé comme ça dans un endroit à deux aussi, qui crée une espèce de cocon.

Tu crois qu’il y a un côté psy dans le fait de ne pas voir la personne à qui on parle ?

Je pense que ça arrive de moins en moins, les psys que tu ne regardes pas et à qui tu parles dans leur dos. Moi, les fois, nombreuses, où je suis allée chez des psys, ils étaient en face de moi. Je n’ai jamais expérimenté le psy dans mon dos…

Mais du coup, tu fais ta première confidence…

En tout cas, c’est l’image qu’on en a. On a l’image de Freud et du divan du psy et ils ne se font effectivement pas face. Donc, dans l’imaginaire collectif, il y a cette image, que deux personnes qui parlent et ne se regardent pas, ça touche à la psychologie d’une manière ou d’une autre.

Tu as l’impression d’avoir changé ta façon d’interviewer les gens ?

J’ai changé ma façon de vivre, déjà. Avant, comme tout le monde, j’étais un petit con. Maintenant je suis un grand con, c’est différent. Paradoxalement, j’étais beaucoup plus sûr de moi il y a dix ans qu’aujourd’hui.

Et ça, c’est mieux ?

En tout cas pour approcher les autres, oui.

Quand tu es moins sûr de toi, tu écoutes mieux les autres ?

J’ai l’impression. En tout cas, j’ai beaucoup plus l’impression d’avoir des choses à apprendre des autres aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir fait des interviews avant, et aujourd’hui de rencontrer des gens et de me dire : « Qu’est-ce qu’il peut m’apprendre ? De quoi je peux parler avec lui qui pourrait m’enrichir moi, humainement ? »

Tu revois certains de ceux qui sont passés dans ton taxi ?

Y en a, mais il y en a aussi qui ont dit des choses que je retiens. Des fois, il ne faut pas croiser les gens très longtemps pour qu’ils laissent une trace. De manière hyper bizarre, dans « Hep Taxi », tu rencontres des gens et dix minutes après, tu es en train d’avoir une discussion hyper intime avec eux sur la vie, l’amour, la mort. ça n’arrive pas dans la vraie vie normalement. Quand tu rencontres quelqu’un dans un bar, tu parles d’un concert, du goût de la bière… C’est assez dingue quand même, de rencontrer des gens et dix minutes après, de parler de choses, comme ça hyper intimes… A un moment, ils arrivent, et tu les vois une heure et demie dans ta vie, la plupart, c’est tout, mais tu as des discussions tellement intimes avec eux qu’ils laissent des choses.

Des exemples ?

Je pense à plein de gens. Brigitte Lahaye m’a dit : « Le bonheur, ça doit être quelque chose comme se stabiliser sans s’éteindre ». Ca continue à me turlupiner. André Dussollier, je me souviens bien qu’il m’a parlé du fait que c’était difficile pour un homme d’assumer son égoïsme mais qu’on ne pouvait pas vivre heureux si on n’arrivait pas à se faire un peu copain avec lui. Qu’il fallait assumer dans la vie de faire parfois des choses qu’on avait profondément envie de faire, même si ça pouvait ne pas arranger tout le monde autour de soi. Il me racontait l’histoire de Gauguin, qui un jour était avec sa famille et est descendu de la carriole qui les emmenait à la campagne et il a dit « Au revoir tout le monde, je m’en vais ». Et il est parti peindre, dans les îles. C’est très obtus, mais c’était un exemple. Y en a tellement.

William Sheller qui me dit : « Dans la vie, on s’emmerde ». Et comment faire pour arrêter de s’emmerder parce que dans l’absolu, aller travailler, fonder une famille avec toutes les joies mais aussi les problèmes que ça peut poser, dans l’absolu, on s’emmerde dans la vie, il n’a pas si tort que ça. C’est pas qu’une grande fête. Et donc je réfléchis souvent à me dire : « Comment faire pour que ce soit une un peu plus grande fête » ? Ce sont tous des gens qui m’ont dit des choses auxquelles j’ai réfléchi par après. Y en a plein d’autres.

Ca t’est arrivé de te laisser submerger par l’émotion ?

Ca m’est arrivé avec Daniel Darc, quand il est sorti de la voiture. C’était très fort ce qu’il se passait. Ce qu’on a montré, c’était vraiment les choses qu’on pouvait montrer. Il s’est passé des choses beaucoup plus dures et ça m’a bouleversé. J’avais l’impression d’avoir parlé à un mort. Et moi, c’était une période où j’avais l’impression d’être un peu mort aussi et ça m’a bouleversé.

Pourquoi couper autant ?

On ne voulait pas le montrer sous des angles moches. On voulait le respecter. Y avait des choses qu’il disait ou qu’il faisait qui étaient très provocantes ou très graves, le genre Daniel Darc. Et on a mis déjà des choses provocantes et graves, mais y avait des choses vraiment pas belles pour lui, parce qu’il était dans un état catastrophique physiquement. On a montré un portrait dur, de Daniel Darc, un portrait réel, mais on n’a pas été dans le sensationnel. Ca ne m’intéressait pas.

La position de l’intervieweur est aussi très particulière. Ca te permet de poser des questions que tu n’aurais pas osé poser sinon ?

Clairement. Vive la lâcheté de l’homme (rires). Certaines questions sont plus faciles à poser quand on ne regarde pas les gens. Des fois, l’esprit des invités s’égare, et ils se laissent aller à dire des choses. Adamo, qui verse une larme en racontant quelque chose qui l’a beaucoup marqué, à savoir l’enterrement de son père, et puis me dit : « Qu’est-ce que je viens de te dire ? Je me suis laissé aller ». Et bien moi aussi, ça m’arrive souvent. D’ailleurs, il m’arrive de me confier à eux aussi, quand eux se confient. Et même chose pour les questions. Il y a des questions que je pose qui sortent comme ça, et je me dis après « non mais t’as pas honte ».

En regardant la 200ème, je me disais que ça faisait aussi un portrait de toi.

Je le sais. C’est assez paradoxal. Je trouve que ce n’est pas bien parce que je suis journaliste, je dois être neutre, je dois poser des questions pour le public, et d’un autre côté je trouve ça bien parce que ça tient du concept de l’émission, que moi aussi je me mouille. Ca peut avoir un côté égomaniaque genre « il parle de lui », mais ce n’est pas du tout le cas parce que je n’oublie jamais que la vedette de l’émission, c’est l’invité, c’est la voiture et l’invité, ça c’est très clair. Mais en même temps, je ne peux pas poser des questions très droites à des gens alors qu’eux acceptent quand même de me faire confiance. Je trouve que je dois aussi un peu donner de moi. Et c’est un jeu de donnant-donnant. C’est aussi parce que de temps en temps je leur parle de moi que eux aussi lâchent des trucs sur eux. Y a une espèce d’échange, c’est pas juste une interview avec des questions et des réponses. C’est très clairement aussi un échange, la plupart du temps. Y a aussi des gens avec qui ça marche pas du tout mais quand c’est réussi c’est un peu ça.

Ceci dit, c’est vrai aussi qu’on peut faire un portrait de moi. J’aime bien moi en tant que lecteur de journaux, ou lecteur de roman, ou quand j’écoute des chansons, ce qui est le truc que je fais le plus, quand je vais voir des films ou quand je regarde des émissions télé, j’aime bien ne pas avoir à faire à des présentateurs robots. Y a des présentateurs robots, c’est des machines, tu sais rien d’eux, ils sont hyper forts, mais c’est des mecs qui présentent des variétés. C’est juste des machines absolues, ils sont imbattables dans leur genre, mais tu sais jamais qui c’est. Moi, j’ai plutôt toujours aimé les mecs qui faisaient de la télé où tu savais deviner un peu, tu vois, où ils te donnaient un peu d’eux. J’aime bien, on n’est pas des ordinateurs même si on nous demande dans notre boulot de bosser de plus en plus vite dans des conditions qui sont de moins en moins luxueuses… Moi j’ai au moins une émission où j’ai des conditions de travail luxueuses, et c’est celle-là. Alors je me dis, autant essayer de créer un truc, alors est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien, j’en sais rien, c’est vrai qu’un peu égoïstement on parle de choses qui m’intéressent. En même temps, je pense qu’on parle de choses qui nous intéressent tous parce qu’en gros on a tous envie de trouver un ou des grands amours, on a tous envie, en tout cas on se pose tous la question de la famille, on a

tous peur de crever, et on a tous peur de trop s’emmerder ou de s’être complètement trompé de rue, trompé de voie à suivre. En gros, je pense que c’est un truc qu’on partage tous quoi. Et les trucs dont on parle dans « Hep Taxi » je pense que c’est ça.

Après on parle aussi de ce que c’est d’être un artiste, parce que c’est une question qui m’intéresse beaucoup. Je suis très admiratif des artistes, parce que je pense qu’à un moment, moi, j’avais pris cette voie-là et puis j’ai été un peu lâche quand j’étais gamin par rapport à cette voie-là, donc j’admire vachement les mecs qui ont poussé sur la pédale et qui ont osé aller jusqu’au bout. Donc j’aime bien faire parler les artistes parce que je trouve que très souvent, même si des fois « glory is a bitch », ils sont devenus un peu moins émerveillés avec le temps, ça reste quand même des gens qui ont eu du courage. Et je trouve ça impressionnant.

Et toi, la comédie, ça t’intéresse non ?

A fond. Ca m’intéresse et je le ferai un jour, au théâtre ou quoi. Faut juste que j’accepte, j’ai jamais eu le courage, jeune, et j’en ai pas beaucoup beaucoup plus en grandissant. Pendant longtemps, je me suis dit c’est parce que t’as pas le temps, et en devenant un peu plus juste avec moi-même je me dis que c’est peut-être pas parce que j’ai pas le temps. C’est peut-être juste parce que j’ai pas le courage, ou l’énergie qu’il faut. Peut-être que j’ai trouvé une espèce de confort, auquel, l’air de rien je tiens, pour moi et pour les autres… J’en sais rien, c’est une question qui me taraude beaucoup en fait. Mais je le ferai un jour, je me suis promis, il faut que je le fasse. Mais oui, c’est quelque chose qui m’intéresse, clairement. Mais je n’ai pas d’ambition. Ca ne m’intéresse que pour moi, et c’est ça qui est très marrant. Là, j’ai fait quelques trucs, dans des petits films, récemment, j’ai fait un court métrage qui est très chouette aussi, mais je le fais avec pas d’ambition. Et ça, c’est très chouette. Parce que quand tu fais les choses à 18, 20 ans, tu le fais avec une certaine ambition, et ça, ça m’est passé. Maintenant, c’est juste à la recherche du plaisir, de manière très consciente.

C’est marrant, je viens de relire « Sur la route » parce qu’il y a le film qui sort, et à un moment y a Dean Moriarty qui dit « Il faut qu’on se trouve des émotions », et ça m’a foutu la chair de poule. Moi je suis dans ça. J’ai toujours eu beaucoup beaucoup de chance dans la vie, avec des merdes comme tout le monde mais… Je me dis qu’il faut pas s’endormir. Et j’ai très peur de ça, et je me dis que je me suis endormi un peu, très souvent. J’étais beaucoup plus rock’n’roll il y a dix ans.

Tu viens de dire que tu te sentais mieux, maintenant.

C’est le paradoxe. Comment trouver un équilibre entre les deux… Mais comme tout le monde hein, je crois, une fois que t’as des mômes, le crédit…

Certains artistes demandent à venir dans ton taxi.

Y en a de plus en plus en fait, qui entendent parler de l’émission et se disent « Si je peux la faire, je la ferais bien ». Souchon est arrivé en me disant « Je fais votre émission parce que Françoise Hardy m’en a parlé ». Y en a qui la connaissent aussi. Quand on a chargé Aznavour, il m’a dit : « J’aime bien votre émission ». C’est le monde à l’envers quand même, tu charges Charles Aznavour et il dit « J’aime beaucoup ce que vous faites ». C’est quand même dément.

Aznavour, c’était aussi une grande rencontre ?

C’était assez chouette. J’ai des gens importants qui sont plus vraiment là, et entre eux et moi y a des gens. Adamo, Aznavour, ils sont entre moi et des gens qui ne sont plus là. Et donc, c’est assez étrange mais j’ai un rapport bizarre avec eux. C’était des intermédiaires entre quelqu’un et moi et du coup je les aime bien. J’ai une tendresse infinie pour Salvatore Adamo. Je l’adore.

Il y a quelqu’un que tu voudrais absolument embarquer ?

Eddie Vedder c’est quand il veut. David Lynch aussi. Gabriel Garcia Marquez, c’est quand il veut. Plein.

Tu as aussi embarqué des personnalités assez inattendues : Lara Fabian, Justine Henin…

Moi, je suis plutôt porté sur la culture alternative que sur le mainstream. Je n’écoute pas de variétés et je ne lis pas Guillaume Musso mais par contre, je respecte complètement les gens qui le font et les gens qui les lisent. Pendant longtemps, j’ai fait des émissions sur une radio alternative, ou dans des médias où on me demandait plus souvent d’interviewer Iggy Pop que Céline Dion, même si j’ai interviewé Céline Dion (rires). Et par contre, à la maison chez moi, on était en plein dans la culture populaire. « Hep taxi », j’ai remarqué que ce n’est pas une émission de culture alternative. Ce n’est pas une émission pointue pour les branchés.

Ce qu’avec le temps on essaie de faire passer, c’est « venez, vous connaissez le concept, le cocon, la voiture, mais ce qui est important c’est la personne à l’arrière ». Et mieux, ce n’est pas ce que vous connaissez de la personne à l’arrière, ses chansons, ses bouquins, c’est qui elle est. Et je pense qu’on peut être quelqu’un de très bien et chanter des chansons pas bien.

C’est le cas de Lara Fabian ?

Y a plein de gens qui aiment les chansons de Lara Fabian, mais moi a priori je ne suis pas client des chansons de Lara Fabian. J’ai aucun disque chez moi et il ne me viendrait jamais l’idée d’écouter un disque de Lara Fabian parce que c’est pas ma culture, mais par contre, j’ai rencontré la fille, et c’était génial. Elle est juste, en tout cas avec moi, elle était juste bien. J’ai été très surpris par cette fille et enthousiasmé par son caractère, son aplomb, sa vision des choses. Elle m’a bien plu, c’était une bonne leçon. Ca nous apprend à être moins hautain, avec la culture alternative par rapport à la culture populaire.

« Hep taxi » n’est pas une émission de culture alternative, c’est une émission où on accueille Manu Larcenet, que les branchés aiment bien, mais on accueille aussi Dick Rivers, on accueille Françoise Hardy mais on accueille aussi Franck Michael… C’est quand même génial d’avoir une émission de télé où tu peux à la fois faire Goran Bregovic, Daniel Auteuil ou Aznavour, ou alors carrément Hervé Vilard. Moi, ça me plaît beaucoup. Ca me plait vachement de faire ça.

Qui a été le plus dingue de tes invités ?

Daniel Darc. Bourré, il ne touche plus le sol. Je pense que c’est la seule personne, dans ma vie, que j’ai rencontrée, où tu as l’impression que tu peux ouvrir la cage thoracique et aller tout de suite au cœur, comme ça. Il n’a pas de garde. Tu lui poses une question et il te répond vraiment la vérité. C’est hyper troublant.

Le plus drôle ?

Probablement Christophe Willem. Très marrant, très très marrant. Il est hilarant, ça m’a surpris d’ailleurs. Je suis pas non plus très très consommateur, mais le mec, il a juste un sens de l’humour très très aiguisé. Je me rappelle d’une grande partie de fous rires.

Le ou la plus sexy ?

Louise Bourgouin. J’ai un petit problème. J’aime bien. J’ai honte. Je n’aime pas du tout les blondes, sauf elle.

Le plus triste ?

Moi, des fois, je crois. Ben oui parce que je me fais violence à parler de choses… Tu sais qu’il y a des choses dont je ne parle qu’ici ? C’est quand même dingue, alors qu’il y a les caméras… Il y a des sujets dans ma vie dont je suis incapable de parler avec mes amis, ma femme, et qui me font du bien là, alors qu’il y a des caméras, c’est quand même très paradoxal. Le concept, il fonctionne sur moi aussi. Sinon, Françoise Hardy était triste. Elle était très triste. Mélancolique. Mais super. Je n’aime pas les gens joyeux.

Le plus hautain.

Bruel. Pas hautain. Le plus dans le contrôle. Hautain, j’ai pas.

Le plus inoubliable.

Poelvoorde, Gainsbourg, Dussolier. Poelvoorde parce que c’est un héros de jeunesse, pour moi, à Namur, c’est clair. Charlotte Gainsbourg parce que tu te retrouves avec quelqu’un, ça commence comme une interview et ça finit en te disant « Merde alors, qu’est-ce qu’on s’est parlé », et avec un truc genre la promesse de se recroiser, et Dussolier parce qu’il a compris beaucoup plus de choses sur moi que je n’ai compris de choses sur lui. Il m’a bien coincé et c’était un moment presque paternel, comme ça. T’inquiète pas mon garçon ça va aller.

Au volant, Adrienne Nizet