Jumeaux, unis à tout jamais

AGNES GORISSEN

vendredi 13 juillet 2012, 10:12

Anna Van der Wee a perdu son jumeau, Dirk, à l'âge de 20 ans. Elle a cherché à combler le vide, dans une frénésie relationnelle. Avant de réfléchir, de rencontrer d'autres « twins ». Et de conclure que, même seul, on est jumeau pour toujours.

Jumeaux, unis à tout jamais

Dirk et Anna enfants Le premier s’est noyé accidentellement dans une grotte en faisant de la spéléologie La seconde a longtemps cherché de quoi combler le vide Photo : DR

C'est quoi, être jumeaux ? Physiquement, on voit bien : pour faire simple, deux êtres qui sont passés ensemble, dans le ventre de leur mère, du stade d'embryon à celui de bébé. Et ce qu'ils soient ou non issus du même œuf. Et c'est là qu'on se rend compte qu'il y a une autre dimension : qu'ils soient monozygotes, c'est-à-dire issus du même œuf, ou dizygotes, issus de deux œufs et ne partageant donc pas le même patrimoine génétique, les jumeaux ont en partage quelque chose qui n'appartient qu'à eux, qui les rend incomplets une fois privés de leur autre « eux-mêmes ».

C'est la conclusion à laquelle est arrivée Anna Van der Wee. A l'âge de 20 ans, elle a perdu son frère jumeau, Dirk, qui s'est noyé en faisant de la spéléologie. Le reste de sa vie n'a été qu'une longue quête. Souvent inconsciente, d'ailleurs. Puis plusieurs événements ont, progressivement, éveillé sa réflexion : la naissance de sa fille Ellen, sur qui elle a reporté (ou essayé de) cette relation unique ; le défilé d'amants, comme pour combler un vide avec une intensité jamais satisfaite ; la fin, aussi, d'une relation de couple de 17 ans.

Tout cela a poussé Anna à s'arrêter, à méditer, à se situer : reste-t-on un jumeau lorsqu'on a perdu son alter ego ? Peut-on trouver l'âme sœur quand on l'a toujours eue, qu'on a un jour vécu cette sorte de cercle fermé où l'on n'a besoin de personne d'autre, cette relation inconditionnelle, cette confiance absolue, ce partage naturel dès la vie utérine ?

Pour alimenter sa réflexion, cette réalisatrice de documentaires s'est rendue au Canada, aux Etats-Unis, au Nigeria, en plus de l'Europe. Partout, elle a rencontré et questionné des jumeaux. Elle en ressort avec ce très joli doc, où se mêlent les archives de sa vie (des photos avec son frère jusqu'au témoignage de certains de ses ex) et le ressenti d'autres « paires », qu'il s'agisse de simples quidams ou d'experts de la gémellité – Denise et Michael, Audrey et Inez, Nancy et Anne, Rahim et Karim, Oliver et Faith… Elle a même rencontré un médecin américain qui s'était mis à prendre des photos de jumeaux de manière obsessionnelle… avant d'apprendre qu'il n'était pas seul dans l'utérus de sa mère mais que son jumeau était mort.

Ce qui ressort de cette longue (en)quête, c'est que les « twins » peuvent être très différents, se chamailler, se brouiller dans la durée. Mais jamais ils ne se sentent construits comme des personnes uniques, ils se conçoivent comme une partie d'un tout, dans une vie en stéréo. Et quand un des haut-parleurs se tait, l'autre ne sait plus s'il doit jouer la musique tout seul ou s'éteindre comme sous l'effet d'un court-circuit.

Anna Van der Wee a trouvé sa réponse au Nigeria, chez les Yorubas, là où les jumeaux sont quatre fois plus nombreux qu'ailleurs et où on les voit comme partageant une même âme. Quand l'un meurt, une mama pratique un rituel pour réunifier cette âme. Une cérémonie dont a bénéficié Anna, entre doute et gratitude. Efficacité ? Méthode Coué ? La réalisatrice, en tout cas, en est sûre maintenant : elle est et sera toujours une jumelle.

Pas de deux , La Deux, 22 h 50.