Akhenaton : « Le rêve, c'est ce qui nous fait avancer »

PHILIPPE MANCHE

mercredi 07 avril 2010, 11:14

La figure de proue des Marseillais d'IAM publie « La face B ». Une attachante autobiographie lucide et porteuse d'espoir. Un livre à l'image de son auteur. Sobre, retenu et engagé. Forcément engagé.

Akhenaton : « Le rêve, c'est ce qui nous fait avancer »

Philippe Fragione alias Akhenaton © DIDIER DARWIN

ENTRETIEN

Bio express

1968. Naissance dans le 3e arrondissement de Marseille.

1989. Sortie de la mixtape IAM Concept.

1992. Conversion à l'islam. Adopte le nom d'Abd El-Hâkim, « le serviteur du sage », en arabe.

1993. Sortie de Ombre est Lumière, avec « Je danse le Mia ».

1995. Sortie de Métèque et mat, premier album solo.

2000. Sortie du film Comme un aimant.

2007. Sortie de Saison 5, d'IAM.

Avec une rare honnêteté, celui qui est né (pour l'état civil) Philippe Fragione, le 17 septembre 1968, retrace son parcours qui est aussi celui d'un des fers de lance du rap hexagonal. Une lucide odyssée humaine gorgée d'espoir d'un homme qui a cultivé sa passion pour le hip-hop depuis presque 30 ans et qui l'a élevé au rang de « noble art ». Au détour d'entretiens avec notre confrère du Journal du dimanche Eric Mandel, que Akhenaton a réécrit à la première personne, La face B n'occulte aucun moment de sa vie ni de la carrière de IAM. Un livre fort, dense et entier qui ne s'adresse pas qu'aux fans de hip-hop.

Le grand message de votre livre s'adresse à la génération de nos enfants. Il est d'une précieuse aide dans la vie d'un jeune d'avoir une passion et de la cultiver…

Ça rejoint ni plus ni moins la discussion que j'ai eue avec mon fils hier soir. Il faut travailler, faire des sacrifices pour arriver là où on veut aller, mais c'est possible. Ce que je n'occulte pas dans le livre, c'est le facteur chance. J'estime avoir été très chanceux dans mes rencontres, dans mes choix. Cette chance m'a permis de négocier de bons virages dans ma vie et ma carrière qui ont fait que nous sommes là aujourd'hui avec IAM.

Le fatalisme qui pèse sur les épaules des jeunes générations pesait déjà sur la nôtre. Le rêve, ça existe. Chacun d'entre nous doit garder sa part de rêve. C'est ce qui nous fait avancer. Mon parcours est axé sur quelque chose de banal mais à l'intérieur de cette banalité, il y a un nombre de choses accomplies qui sont incroyables. En termes de volume de travail, de respect de certaines valeurs qui tournent autour de la rectitude…

Votre cellule familiale ayant volé en éclats, vous avez, avec IAM, reconstitué une autre famille ? Exactement. Ceci dit, je pense que nous sommes tous comme ça, même ceux qui ne sont pas nés de parents divorcés. Dans mon cas, je pense que très tôt, nous avons compris que nous étions une réelle force tous ensemble avec IAM. Et qu'il ne fallait surtout pas détruire la dynamique du nombre. C'est quelque chose qu'on n'a pas su préserver.

Entre chaque tranche de vie, on trouve des textes de chansons. Un triple album accompagne d'ailleurs la sortie du livre. Comme si les morceaux guidaient les entretiens…

Comme j'ai pas mal de morceaux qui sont introspectifs et qui parlent de ma vie et de mon vécu, Eric Mandel a lu derrière les lignes et les métaphores. Son but était d'arriver à vulgariser, entre guillemets, les morceaux. D'un coup, ils deviennent plus clairs.

Et du coup, on se rend encore plus compte que votre vie est au cœur de vos textes…

On m'a dit qu'on apprenait des choses sur la dépression. Des morceaux comme « Musique de la jungle » ou « Il n'est jamais trop tard » évoquaient sans détour ma dépression. Il faut savoir écouter. Nous sommes dans une époque où on ne prête plus attention au texte. Hier, je regardais Léo Ferré à la télé. Je suis d'autant plus touché que sa mère est originaire d'exactement le même endroit que moi en Italie, dans le golfe de Naples. J'écoutais les paroles de Ferré et ce qui est apparent et caché est magnifique. Et si je fais de la chanson, c'est aussi parce que je peux me cacher derrière le narrateur, derrière des rimes, derrière des métaphores.

Qu'avez-vous ressenti lorsque Jean-Louis Murat, esthète de la langue française s'il en est, reprend votre morceau « Au fin fond d'une contrée » ? Que le grand public se rende enfin compte que vos textes sont de la poésie ?

J'ai souffert que les textes ne soient pas reconnus à leur juste valeur. On a beau être repris par Murat ou avoir été cité par des gens respectés, nous restons compris de gens très pointus ou de gens très modestes. Je m'aperçois que les gens s'étonnent encore de la qualité de nos textes. Nous n'avons pas été aussi bien compris que cela. Ou si bien écouté que cela. Un jour, j'ai croisé Benjamin Biolay lors d'une soirée et il m'a dit : « Tes textes, trop fort ! » Quelque part, ça fait du bien d'être reconnu par des gens comme lui.

« La Face B » est aussi un livre citoyen. Que vous revendiquez ?

À tel point que j'ai tenu à rajouter un chapitre sur Barack Obama. À travers de nombreuses interviews que je fais actuellement, je parle de volonté, d'appartenance à la France où je critique aussi. Je parle de vivre ensemble, de rapprochement entre les peuples,. Ces propos ont entraîné du courrier d'une violence inouïe. Les fascistes sont toujours là.

Nous qui sommes des thermomètres, on se rend compte que la situation n'a jamais été aussi grave. L'époque est un cocktail détonant de téléréalité saupoudrée de 11 Septembre. Et toute la culture moderne est dessinée à travers ces deux volets-là. Y compris la politique. C'est une alternance de peur et d'abrutissement.

Quels sont les projets de la famille IAM ?

Nous terminons l'album de Shuriken. Nous tournons beaucoup cet été avec IAM et j'espère d'ailleurs venir en Belgique. Nous enregistrons le prochain IAM en novembre 2010. C'est le premier album que nous allons faire alors que nous ne nous sommes pratiquement pas quittés un seul instant.

J'ai également conçu un site (NDLR : www.me-label.fr , qui n'est pas encore ouvert) où les gens, sur abonnement, auront un morceau par mois. Morceau que chacun pourra remixer afin d'en faire sa propre version.

On vous suggère aussi de jeter un œil sur le site contedelafrustration.com, du nom du téléfilm d'Akhenaton et Didier Darwin toujours pas diffusé par France 2.