Hubert-Félix Thiéfaine, le menteur nu

THIERRY COLJON

mercredi 30 mars 2011, 10:11

Thiéfaine nous revient avec un seizième album où il se met à nu, au propre comme au figuré. Rencontre avec l'animal.

Hubert-Félix Thiéfaine, le menteur nu

Ce n’est pas parce qu’il se met à nu dans son nouvel album qu’Hubert-Félix, qui a le corps beau, perd des plumes© YANN ORHAN

Hubert-Félix Thiéfaine : un nom, une valeur sûre de la chanson française teintée rock. À l'heure où paraît son seizième album studio, Suppléments de mensonge, il annonce un Paris-Bercy pour le 22 octobre 2011, treize ans après avoir rempli une première fois la plus grande salle parisienne de concerts. Tout cela sans tapage médiatique – on ne le voit pour ainsi dire jamais à la télévision et les radios le diffusent peu – mais grâce à la fidélité d'un public aimant par-dessus tout son intégrité et ses chansons aux thèmes fédérateurs.

Sur son dernier album, Hubert-Félix, 62 piges, pose torse nu et nous refile un supplément de mensonges s'ouvrant par « La rue des morts », un souvenir d'enfance dans le Jura. Originaire de Dole, il a fui Paris où il a fait ses débuts en 1971 et vit dorénavant au calme, dans la nature : « Mon luxe est le silence et la solitude, dit-il. J'ai autour de moi 25.000 hectares de forêt, des chevreuils et des sangliers. On est toujours un peu exilé. Cette maison, c'est un rêve, après avoir beaucoup tourné. “La ruelle des morts” a vraiment existé. J'avais 4 ans quand je la dévalais. Elle n'existe plus. J'ai voulu savoir pourquoi elle s'appelait ainsi. »

Hubert-Félix se met à nu dans ce disque qu'il estime très féminin, comme le pendant discographique d'un film de François Truffaut : « Je m'en suis rendu compte en faisant la maquette du disque. Il y avait une délicatesse, une tendresse, de la douceur provenant de ma part féminine. C'est pour ça que j'ai voulu que le disque soit réalisé par une femme. J'avais beaucoup aimé l'album de La Grande Sophie produit par Edith Fambuena qui m'a présenté Jean-Louis Piérot avec qui elle a formé les Valentins. Je l'ignorais totalement. »

Son corps, que Thiéfaine exhibe sans honte, l'a lâché et l'a envoyé pour trois mois à l'hôpital suivi d'un an de convalescence : « J'ai fait un burn-out. Mon corps s'est révolté. Ça a cassé. Je travaillais trop, j'oubliais de partir en vacances, sans parler de tous les excès qui font partie de la vie en tournée. C'est stressant, une tournée. On est en permanence dans l'attente de quelque chose. Et puis, j'ai toujours le trac, générateur de stress. Dès que je monte dans la voiture pour aller dans la ville suivante, je suis mal et ça augmente au fur et à mesure que je m'approche de la ville en question. Je vomis souvent, comme Brel, paraît-il. Ça disparaît peu avant 20 heures, quand je rentre dans ma loge. Je vis avec ça. Mais j'y vois quelque chose de positif pour le show, c'est une forme de concentration. Là, j'ai mis mon corps à nu alors qu'avant, j'avançais masqué. C'est aussi un clin d'œil à l'affiche de Bercy qui me montrait en costume, de dos. »

La mort, la folie, les drogues, le monde… restent ses sujets de prédilection, avec, souvent, de la prémonition : « Je suis dans le futur sans m'en rendre compte. C'est une sorte de transe. C'est pour la retrouver qu'on écrit. J'ai chanté de nombreuses choses qui se sont produites par la suite. Il y a quelque chose de chamanique là-dedans. Je suis dans un état second quand j'écris une chanson. Quand j'étais à Paris, à 18 ans, je crevais de faim, j'oubliais de manger parce que j'écrivais une chanson, sur un banc, vivant dans la rue comme un SDF. J'étais obligé d'imaginer ce qui allait m'arriver. Que cela se produise ensuite reste inexplicable. »

Thiéfaine, après des études de psychologie à Besançon, s'est toujours passionné pour la philosophie et la littérature. Cette fois encore, il introduit, dans le livret, chaque chanson par une citation. De Catulle à Tolstoï. On aime particulièrement celle de Stig Dagerman, dans L'enfant brûlé : « Vivre signifie seulement repousser son suicide de jour en jour » :

« C'est un peu de provoc' aussi. Si je peux tirer vers le haut plutôt que vers le bas comme les médias… Mais je ne suis pas un si grand lecteur que ça. Je n'ai commencé qu'à près de 30 ans. Je ne lis pas tout le temps mais j'ai toujours une trentaine de bouquins en cours en même temps. Ça peut être Homère comme Jay McInerney. C'est un gros mélange. Parfois, je lis un truc, un thème que je retrouve dans ce que j'écris.

Quand j'écris, j'essaie d'avoir une vision élargie. J'aime beaucoup écrire à la terrasse d'un café, dans la rue… »

En 2004, Hubert-Félix se lance dans une tournée en solo. Il reprend Ferré, Brassens, Brel… qu'il se réapproprie. L'envie naît de faire pareil avec la nouvelle génération d'artistes à qui il demande des mélodies. Cali ou encore Mickey 3D répondent présent. C'est l'idée de Scandale mélancolique, en 2005.

Ensuite, c'est Johnny Hallyday qui lui demande, ainsi qu'à son ami Paul Personne, des chansons. HFT s'y met mais aucune ne sera prise : « On avait le même directeur artistique à un moment, qui avait aimé mon adaptation française d'une chanson de Cat Stevens, que je n'ai jamais sortie. Un jour peut-être. J'avais le temps à l'époque et me suis donc mis à écrire des textes sur des musiques de Paul. Je trouvais ça amusant et qu'aucune n'ait été retenue, je m'en foutais un peu car je travaillais en même temps sur mon propre disque. Mais Paul, plus proche de Johnny que moi, était plus touché par ce refus. Du coup, pour le consoler, je lui ai proposé de faire ce disque en duo, qui est devenu Amicalement blues. Tout a été très vite. Quand j'ai une idée, j'ai toujours envie de la réaliser tout de suite. Et je continue d'écrire durant mes loisirs. Le problème, c'est qu'après, il faut repartir en tournée. »

Dans les remerciements du livret du dernier album, Hubert-Félix remercie Brian Molko de Placebo, Stan de Matmatah, Bibou & Gizmo de Tryo, Damien Saez… mais aussi Ghinzu : « J'ai rencontré les Ghinzu après un concert à Dijon. Ils étaient très chauds pour travailler avec moi et, pour ma part, j'aime ce qu'ils font. J'étais intéressé à ce qu'ils me fassent des musiques mais ils devaient partir en tournée et moi, je n'ai pas voulu attendre. Mais j'ai suivi certains de leurs conseils. Le mélange aurait été intéressant. Les autres que je remercie, je les ai aussi croisés en tournée. Ils ne sont pas toujours disponibles pour vous écrire quelque chose et moi, j'impose ma loi. Mais toute nouvelle expérience est bonne. »

Thiéfaine sera le 8 octobre au Cirque royal, avant son Paris-Bercy : « J'ai trois générations à gérer maintenant. Les jeunes viennent pour voir ce qu'ils ont manqué plus tôt. Je veux donc faire quelque chose pour eux. Mais je ne ferai pas Bercy une troisième fois. Là, je peux proposer plus de musiciens, plus de lumières. En même temps, les lieux intimes, j'ai beaucoup donné. Je connais. En fait, j'ai besoin des deux. »

Hubert-Félix Thiéfaine sera au Cirque royal le 8 octobre.

Jean Thiéfaine a revu et augmenté HF Thiéfaine, Jours d'orage , sa détaillée biographie parue en 2005 chez Fayard (437 p., 22,50 euros).