Allain Leprest, un sacré monstre qui disparaît
NICOLAS CROUSSE
mardi 16 août 2011, 15:38
Allain Leprest a choisi de s'en aller lundi. C'était un parolier d'exception, un artiste hors circuit, un poète maudit et méconnu. Ferrat, Gréco, Sanseverino, Higelin ont chanté ses chansons. Par Nicolas Crousse
Il avait deux ailes à son prénom, Allain Leprest. Des ailes de géant, un vol d'albatros, une impuissance à marcher au pas, une folle gueule d'atmosphère, des yeux couleur d'algues. Je l'avais rencontré cet hiver. Dans son bistrot préféré, le Ménilmontant, où ce prince des mots avait ce jour-là la dégaine d'un clochard magnifique. On avait parlé de Ferrat, qui l'avait pris sous son aile il y a une trentaine d'années. De Ferré et de La Mémoire et la mer et les yeux d'Allain se faisaient alors rêveurs. Des « bonnes femmes ». Des bons vins. Des beaux mots.
Cet homme-là était aussi beau que ravagé. Bouleversant que (auto)destructeur. Il s'accrochait à une bouteille, cela faisait une éternité que le bateau était ivre, et les vagues à l'âme le faisaient incessamment tanguer d'une couleur à l'autre. Et tantôt il était tendre et bleu, en chantonnant de sa voix cassée une mélodie de Trenet, tantôt son téléphone sonnait, et soudain il se faisait sombre, menaçant, orageux. Se séparait en direct de la femme qu'il aimait (avant, sans doute, de célébrer les retrouvailles au soir). Une fois le téléphone raccroché, il restait encore ailleurs. La tête dans de troubles nuages. Puis, revenait à moi. Reprenait le fil de ses idées volantes. Retrouvait un sourire désuet.
Cet homme-là vivait sur un fil. Y tissait des merveilles de textes et de chansons, depuis les années 80. Des chansons que Ferrat, Gréco, Sanseverino, Higelin et d'autres lui reprenaient. Mais Leprest laissait aussi souvent, sur ce fil de funambule, des désespoirs amers, des instincts violents de cuites et des envies de se faire sauter le caisson. John Huston en eut fait un parfait « misfit », un désaxé, sauvage, libre, prisonnier de lui-même.
C'était ça, Leprest, et ce sera désormais cela, puisque le livre s'est refermé lundi sur son suicide, finalement logique. Mais Leprest, tout comme Caussimon en d'autres temps, est et deviendra surtout avec le temps l'un de ces Magnifiques, que son époque (la nôtre) n'aura pas pris le temps de saluer. Il est trop tard pour lui, mais il n'est jamais trop tard pour nous autres. Et donc, qu'on se le dise : Allain Leprest est un grand de la chanson française. Un parolier d'exception. Un artiste hors-circuit, un anar hors-système, qui avait tout pour réussir. Et qui fit tout, nous confessa en décembre dernier Juliette Gréco (qui le considérait comme le plus grand parolier vivant), pour refuser, consciemment ou pas, ce triomphe annoncé. Un gâchis ! Maigre consolation : Leprest siège aujourd'hui aux côtés des poètes maudits.