Aka Moon n'a rien perdu de son énergie extraordinaire

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

jeudi 22 mars 2012, 06:31

.Entretien Depuis 20 ans, Aka Moon explore avec énergie les musiques du monde. Le trio de jazz belge les célèbre avec un nouvel album et une tournée. Gagnez 2 places et 2 CD

La lune Aka. Un beau nom pour un groupe. Une connotation de douceur et de mystère. Une envie de découverte. Les Aka, c'est un peuple de Pygmées nomades du Congo et de Centre Afrique. Leurs traditions orales font partie du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Il paraît que les hommes sont les meilleurs pères du monde. Et leur musique polyphonique complexe a suscité l'intérêt de compositeurs comme Gyorgi Ligeti et Steve Reich. Et, évidemment, Aka Moon.

Aka Moon, c'est Fabrizio Cassol (saxophone), Michel Hatzigeorgiou (basse électrique) et Stéphane Galland (batterie). Depuis 20 ans, ils ont exploré les polyphonies pygmées, la musique africaine, les ragas indiens, ils sont aujourd'hui épris de musique balkanique, ils n'ont pas hésité à tâter du classique contemporain, ils ont osé jouer avec 17 DJ sur disque et sur scène. Aka Moon, c'est de l'expérimentation, mais ce n'est jamais abstrait : le trio conjugue ses découvertes avec la liberté et la force du jazz et une incroyable énergie sur scène qui laisse les spectateurs plus pantelants qu'eux, d'ailleurs. Depuis 20 ans, on dit que c'est le meilleur trio de jazz contemporain d'Europe. Son dernier album, « Unison », en est une nouvelle preuve.

Très agréable rencontre avec les trois piliers du triangle Aka Moon au Café du Peuple, à Saint-Gilles. Tous trois sont nés un lundi, le jour de la lune : c'est un signe, non ?

En fait, votre aventure a débuté il y a plus de 20 ans. Avec Nasa Na et Pierre Van Dormael ?

Michel Hatzigeorgiou. On a joué aussi dans d'autres formations. Fabrizio et moi, a longtemps accompagné Charles Loos. J'ai été avec Pierre dans le groupe de Michael Blass.

Fabrizio Cassol. La première fois que j'étais sur scène, c'était avec Jacques Peltzer. Et j'ai accompagné Eric Legnini avec Stéphane : il avait 13 ans. Michel était là aussi.

Stéphane Galland. J'ai joué plusieurs années dans Nasa Na, avec Pierre Van Dormael.

Pierre Van Dormael a-t-il été important pour vous ?

F.C. Oh oui. Mais nous avions des préoccupations musicales différentes. Nous voulions faire un travail sur le rythme polyphonique que Pierre Van Dormael ne sentait pas.

M.H. Il est d'ailleurs allé plus tard habiter en Afrique pour étudier lui-même les rythmes de là-bas.

F.C. Il est ensuite souvent venu jouer avec nous, sur disque ou sur scène. Particulièrement pendant notre époque très électrique avec les guitaristes Prasanna, David Gilmore, Marc Ducret. Mais c'est lui qui était notre chouchou !

Et ce voyage dix jours chez les Aka, de trois semaines en Afrique ? C'est là que vous sentiez qu'il fallait aller ?

F.C. Il y a des rendez-vous qu'on a avec la destinée.

M.H. Fabrizio nous a embarqués dans cette aventure. C'était le moment, pour nous trois. Ety même pour nous cinq puisqu'on est parti avec les musiciens Antoine Prauwerman et Baudouin de Jaer. On a des tournants dans la vie, autant marquer le coup avec panache. Dans la nature, avec les Pygmées, c'était mieux que chez soi. Pour nous trois, c'était quelque chose de sérieux. Et pour chacun d'entre nous, il était temps de changer la perception des choses. C'était un retour aux sources. Vingt ans plus tard, je crois qu'on n'est pas encore rentré de ce voyage tant qu'on joue ensemble. Peu importe les voyages qu'on a faits par la suite, celui-là était une forme de bénédiction.

Qu'y avez-vous appris ?

S.G. On n'a pas fini de le découvrir.

M.H. C'était impressionnant de vivre avec les Aka. Ils sont encore à l'ère du feu et ils ont fait le choix d'en rester là parce qu'ils sont conscients de ce qui se passe alentour. Pour nous, c'était un voyage dans le temps. Mais avant tout une aventure humaine, dont la musique fait partie.

Votre musique a-t-elle changé après ce voyage ?

F.C. Comme après tout grand choc dans la vie. Il y avait une telle incompréhension ici par rapport à ce qu'on voulait faire. Et puis, là-bas, un soir, Baudouin de Jaer nous appelle pour nous dire que les enfants pygmées jouaient nos morceaux, qu'ils nous imitaient.

M.H. Parce qu'on avait apporté nos instruments et on jouait sur place.

S.G. Ils chantaient en mélangeant deux morceaux. Ils faisaient instinctivement ce qu'on voulait faire nous-mêmes.

M.H. Ce qui est incroyable chez eux, c'est qu'ils forment une « âme groupe ». Les petits avaient compris, chantaient et initiaient les adultes. Et quand un adulte avait compris, tout le monde avait compris.

F.C. Le contact avec un peuple comme ça change des tas de choses, dont on a parfois conscience parfois pas. Les Pygmées, on peut apprendre des tas de choses sur eux, lire des livres, regarder des documentaires, mais le contact direct, c'est mille fois mieux. Ca m'a appris à aller sur place, à ne pas me contenter d'intermédiaires. Connaître ne suffit pas, vivre c'est mieux.

En 20 ans de vie musicale commune, vous ne vous êtes pas ennuyés ?

M.H. (sourire) Stéphane m'a ennuyé, beaucoup.

S. G. Et ce n'est pas fini !

M.H. (sérieux) Quand on joue longtemps avec un musicien, on arrive à en faire le tour. Avec Stéphane, on ne fait jamais le tour.

F. C. Nous ne sommes pas lassés. On se voit tout le temps. Nous sommes en contact permanent. En 20 ans, on ne s'est pas ennuyé une seconde. Chaque seconde de la vie d'un musicien est dangereuse : ça fait 20 ans qu'il faut s'accrocher.

M. H. C'est du monde de la Formule 1. Faut être « sharp », affûté, à chaque seconde.

Votre musique est épuisante ?

M.H. Non, elle nous nourrit. On n'est jamais mentalement épuisé.

S.G. Au contraire !

Votre nouvel album est le 17e en 20 ans. Un coffret Cyprès va d'ailleurs sortir les 16 premiers, à l'automne 2012. On pourra en un coup d'œil voir combien vous avez exploré les musiques indienne, africaine, orientale… Vous êtes des explorateurs ?

M.H. Explorer, c'est l'essence même du jazz.

F.C. Sur les albums d'Aka Moon apparaît une grande famille de musiciens qui ont pour beaucoup les mêmes préoccupations que nous, qui partagent le même désir de découvrir, qui ont été à la recherche des musiques dans beaucoup de pays. Aka Moon a été une des plaques tournantes de ces recherches, sur les aspects rythmiques, harmoniques, mélodiques. Nous voulons faire partager les vibrations, c'est ça. De façon boulimique, parce que c'était aussi une époque il fallait tout booster.

M.H. C'était un terrain d'entente.

F.C. En dehors de la scène, il y avait toute une émulation artistique, intellectuelle et d'amusement. La scène ou un CD, ce n'est jamais qu'une tranche d'une époque. Au moment du Kaai (NDLR : le café du quai aux Briques à Bruxelles, où ils ont beaucoup joué), les gens venaient de partout pour voir comment ça se passait. Après, les choses se sont dilatées et il y eut beaucoup d'opportunités de rencontres. Avec la danse, l'opéra, des écrivains qui venaient écrire sur scène pendant qu'on jouait. Le monde de l'art dans sa globalité s'est laissé inspirer par Aka Moon et a inspiré d'autres personnes. Aka Moon n'est pas seulement une expérience musicale, c'est un pôle de réflexion sur la création, sur ce qu'on fait du quotidien, sur la force d'aller de l'avant. Oui, chez les Aka, on a été étudier le plus « roots » possible pour mieux aller de l'avant.

M.H. On a travaillé avec Umayalpuram K. Sivaraman, qui est l'essence de la musique indienne, le maître des maîtres.

F.C. On était tellement boulimique qu'on faisait tout en désordre. Lui, il a mis de l'ordre.

M.H. Il a dit : on va apprendre l'alphabet. Commençons par la lettre A.

F.C. Il nous a appris à régler notre énergie, à la focaliser. Il a été important pour notre durée. On était tellement fou.

S.G. A la Fnac de Madrid, on a même fait sauter tous les plombs !

Malgré ces explorations multiples, vous avez réussi à conserver une identité Aka Moon. Comment ?

M.H. Parce qu'on ne veut pas jouer africain ou indien.

S.G. Ce sont les racines et les principes de chaque musique qui nous intéressent. Avec eux, on peut nourrir notre propre musique.

Quand on parle d'Aka Moon, on parle de complexité des rythmes. Ca veut dire quoi ?

M.H. On peut dire que la polyrythmie, c'est l'harmonie rythmique. On n'en parle jamais de cette harmonie rythmique, pourtant elle existe.

F.C. Ca existe en effet, mais on n'en sait pas grand-chose. Ca fait 20 ans qu'on travaille ça.

S.G. On explore de nouveaux territoires. En Europe, on ne fait guère attention au rythme. Mais dès qu'on explore les cultures africaines, indiennes, balkaniques, sud-américaines, on trouve des complexités rythmiques très éloignées d'ici.

F.C. Et qui, pour ces cultures, sont évidentes.

S.G. Quand on commence à maîtriser ces rythmes-là, on les intègre et alors ça fonctionne. Le but n'est pas de rendre notre musique complexe, mais de fournir une variété de richesses culturelles du monde. Cette mixité est propre à Aka Moon.

F.C. De toute façon, quand les gens viennent nous écouter, ils ne pensent pas aux complexités polyrythmiques.

S.G. En Europe, l'analyse intellectuelle prédomine souvent. Mais quand on est en concert, l'énergie que nous donnons surpasse ces considérations.

F.C. Tout cela, c'est du jeu, en fait. La capacité de changer, dans chaque tempo, cela est un jeu dans notre musique. Mais cela ne détourne pas d'une certaine profondeur. On ne fait pas de la musique juste pour faire de la musique. On défend des valeurs.

S.G. C'est une mission.

F.C. Ce n'est pas prétentieux de le dire. Parce qu'en même temps, on s'amuse beaucoup. Mais la musique doit avoir une certaine profondeur. Notre musique est un peu mystique, et ça n'a rien à voir avec le religieux : on met des éléments en place parce qu'une partie de la musique ne se contrôle pas. En concert, ça nous traverse. Nous sommes dans une sorte de transe, pas à l'africaine, mais…

Vous êtes en effet terriblement énergique sur scène.

F.C. Pour fabriquer de la dynamite, il faut trois ingrédients. C'est la même chose avec nous. A trois, c'est l'alchimie. Ca crée une dynamique énergétique qui est bien mystérieuse.

M.H. La musique est mystérieuse.

F.C. On est habité.

S.G. C'est ce qu'on fait depuis 20 ans : se préparer à être habité.

Votre dernier album, « Unison », est votre dix-septième. Est-ce une synthèse de ce que vous avez fait ?

F.C. Non, on continue le travail. Ce n'est pas un disque qui représente nos vingt ans d'existence. Un focus Balkans s'est déclenché. Nous sommes jusqu'en 2014 les artistes en résidence de la Fondation Royaumont, à Paris. C'est Aka Balkan Moon, un projet centre sur la tradition de la musique balkanique. Michel est d'origine grecque, ça signifie quelque chose. Nous sommes en contact avec une nouvelle intensité musicale. Et cet album en est fort teinté.

M.H. J'ai un peu touché à la musique grecque quand j'étais petit. Mon, père et mon parrain jouaient en amateurs. Ca me plaît bien ce mot, amateur, parce qu'il y a de l'amour là-dedans. Et cette musique m'est revenue il y a neuf ans. J'ai rencontré un joueur de bouzouki, ça m'a donné envie de m'y remettre. J'écoute du rebetiko, une musique populaire grecque, et des musiques équivalentes, comme le fado. participe d'ailleurs au Balkan Trafic de Bozar cette année.

F.C. Pour cet album, on voulait des mélodies. Stéphane n'écoute que du piano classique et son jeu de batterie s'est harmonisé d'une certaine façon, il est hyperfier qu'on le perçoive sur ce disque plus que jamais.

S.G. Cela s'appelle « Unison » parce que les trois instruments vivent la même chose au même moment.

F.C. Nous sommes des âmes qui sont fort liées.

S.G. On se retrouve à trois sur cet album, comme sur le premier. Cet album, c'est une période de recentrage du noyau. On veut le renforcer pour encore aller plus loin.

M.H. On a pensé à l'appeler « Alunissons », pour le gag avec Moon, la lune, mais…

Vingt ans, c'est une étape, le moment de parler du passé. Mais ce n'est pas fini, Aka Moon. Quel est votre futur ?

F.C. On continuera toujours à avoir des projets pour les années qui viennent, pour nous trois comme avec d'autres musiciens. Mais le fait de rester à trois est quelque chose de très important. Parce qu'on peut toujours étudier ensemble, ça n'a pas de fin. Et parce qu'ona atteint, je mets ça entre guillemets, une qualité de jeu qu'on veut encore approfondir.

Ca ne vous empêche pas d'avoir chacun des projets personnels. Comme Stéphane Galland qui joue dans le band de Nguyên Lê.

F.C. Un album personnel vient de sortir (NDLR : nous en parlerons bientôt dans le Mad). Et puis je suis compositeur. Ars Musica a créé mon quatuor à cordes, j'écris beaucoup pour la danse.

M.H. Vous savez que j'ai été malade pendant de nombreux mois. Je me retape doucement. Je vais bientôt terminer cet album de basse solo que j'avais laissé traîner à cause de mes ennuis de santé.

Fabrizio compose quasiment toute la musique d'Aka Moon. Mais est-elle retravaillée ensemble par le groupe ?

F.C. Quand il s'agit d'écriture pure, symphonique, je suis seul à la barre. Mais avec Aka Moon, c'est spécial. J'amène quelque chose et ça provoque d'autres choses. C'est comme un relais, c'est recomposé, c'est comme une spirale qui se remultiplie. En concert, se passent plein de choses qui ne surviennent qu'avec Aka Moon. Par exemple quand le musicien indien Sivaraman me communique des secrets, je capte un peu, mais c'est en écoutant Michel et Stéphane que je peux vraiment travailler. Une composition pour Aka Moon, c'est comme une graine dont il sort quelque chose et de ce qui jaillit surgit à nouveau une graine. La vie est création à tout moment.