Par Gilles Bechet. Photos Julie Calbert. Stylisme Aylen Torres. Photos réalisées chez Stefantiek, 63 rue Blaes, 1000 Bruxelles, www.stefantiek.com
QUI ?
1963 Naissance à Bastia.
1969 Commence l'étude du piano classique.
1987 Producteur du groupe électro-goth slovène Laibach.
1996 Fonde le label Tricatel et réalise l'album « Valérie Lemercier chante ».
1997 Réalise la BO du film « Quadrille ».
2000 Premier album, « The Sssound of Mmmusic ».
2001 « Meets A. S. Dragon ».
2005 « Portrait-Robot ».
2008 « Cheri B. B. »
2012 « Toutes directions ».
QUOI ?
Toutes Directions, Bertrand Burgalat, Tricatel 41, CD 15 titres, 2012.
ACTU
Bertrand Burgalat sera en showcase à la FNAC City 2 le 09/05 à 17 h.
Article paru dans Victoire du 28 avril 2012
Votre univers musical multiplie les références aux sixties et aux seventies. Hors du passé, point de salut ?
C'est vrai, il y a ce rapport avec le passé. Bizarrement, ma musique n'est pas nostalgique pour autant, même si elle peut en avoir l'air. Chez moi, les inspirations ne sont jamais masquées. Au contraire, je les revendique pour aller de l'avant. Nous vivons dans une époque extrêmement passéiste avec le culte de la nouveauté. Tout doit avoir l'air neuf et en même temps, tout doit nous rappeler quelque chose. On le voit dans les vêtements, l'architecture, le design... tout est complètement calqué sur des choses qui ont déjà été faites, mais comme ce n'est pas avoué, ça n'apporte rien de neuf. La pop est par essence plus liée à la mode. Si on fait un livre ou même un f ilm, cette notion de temporalité est beaucoup moins présente. On ne dit pas à un écrivain : Vous racontez encore une histoire d 'adultère, vous êtes très 1850, même si en littérature aussi, il y a aussi des modèles qui se répètent. Dans le rock, dans la pop, ce sont des constantes. Derrière la techno, il y a le disco, derrière la musique des années 60, il y a celle des années 30. La musique populaire a toujours eu besoin de ces allers-retours avec le passé, mais plus ces inspirations sont clairement aff ichées, plus on a de chances d'en faire autre chose.
Dans votre travail de producteur, vous faites le grand écart entre des artistes très pointus comme Einstürzende Neubauten et Alizée, un sacré défi !
C'est un vrai plaisir. Je ne change pas du tout ma façon de faire en fonction du public supposé de l'artiste. Un musicien, c'est celui qui fait de la musique. On peut être Kraftwerk ou Kubrick et sortir très peu de choses avec le risque de se prendre à son propre piège. Tout est si parfait qu'on devient prisonnier de son propre mythe. Moi, je serais plus dans une approche à la Chabrol : on va faire plein de choses et puis il y a une vérité qui va sortir de ça. J'ai écrit pour Christophe Willem et pour Marc Lavoine avec qui j'ai aussi chanté en concert. Travailler pour ces artistes grand public est extrêmement plaisant, pas pour la satisfaction f inancière, j'ai plutôt fait des morceaux d'album, jamais des tubes. Avec le grand public, ce qui est réconfortant, c'est qu'il n'y a pas de posture. Je n'ai pas la recette pour faire un tube, sinon ça se saurait. Le grand public peut être forcé, on peut lui raconter des salades à coup de marketing, montrer sa tête aux Enfoirés mais, quand ce public-là achète un disque, c'est pour l'écouter parce que les paroles lui plaisent ou que la mélodie l'accroche. Ça devrait toujours être comme ça.
Faut-il redonner ses lettres de noblesse au mot « variété » ?
Je n'ai jamais voulu faire des choses confidentielles ou élitistes. On me demande souvent pourquoi je ne fais pas un truc un peu malin, cynique, qui marche, comme si ça m'amusait de faire des choses qui ne marchent pas. D'abord, je ne suis pas sûr que j'arriverais à faire un truc vraiment commercial. Je ne suis pas Bob Sinclar. Je n'ai pas la technique pour faire des trucs qui bastonnent et qui passent en radio. Un des bons côtés du monde actuel du disque, c'est que, quoi qu'on fasse, quelles que soient les qualités commerciales ou artistiques d'un disque, les chances de faire un carton sont toujours très aléatoires. Donc, faisons les choses qu'on aime. Sortir un disque, c'est quand même très présomptueux. On va demander de l'argent aux gens, il faut apporter quelque chose de différent, proposer d'autres pistes, même en se trompant. Sinon, ça n'a pas de sens. Il y a eu tellement de disques géniaux, à quoi bon faire un autre disque si on n'essaie pas de rebattre les cartes un peu différemment.
Avez-vous proposé des chansons à des artistes sans qu'on vous le demande ?
Non, je suis trop timide. Les gens font souvent appel à moi pour avoir quelque chose d'autre. Je leur fais quelque chose, mais alors c'est trop différent. Ce qui peut être très frustrant. Les deux fois où on m'a vraiment sollicité, pour Marc Lavoine et Christophe Willem, les chansons que j'ai écrites n'ont pas été des tubes, mais les disques se sont super-bien vendus. C'est comme si j'avais plutôt porté chance.
Pour votre dernier album, vous avez fait appel à plusieurs paroliers : comment avez-vous travaillé avec eux ?
Pour certains textes, j'ai donné des pistes. D'autres ont été écrits en pensant à moi, sans que je l 'aie demandé comme « Double peine ». Il y a des sujets dont on parlait ensemble avec Matthias (Matthias Debureaux, un de ses paroliers, NDLR). Comme « Réveil en voiture » où il avait envie de partir d'un poème de Gérard de Nerval, intitulé « Le réveil en voiture ». Je suis venu avec des souvenirs de mes 20 ans, une époque où je buvais beaucoup. Je rentrais chez moi la nuit et je m'endormais au volant avec le contact allumé pour me réveiller quatre heures plus tard avec le moteur qui tournait toujours. Avoir d'autres personnes qui écrivent pour moi, en dehors de leur talent, ça me désinhibe vachement, ça me permet de dire des choses personnelles sans avoir l 'impression d'emmerder les gens.
Vous avez un look très typé, le gérez-vous de façon consciente ?
Je suis très pragmatique. J'essaie d'être bien dans ma peau. J'ai parfois tendance à abuser de l 'anachronisme. Je fuis la mode, mais du coup, c'est assez dangereux parce qu'on risque toujours de se faire rattraper. Quand j'ai dû porter des lunettes, c'était la mode des petites montures à la Jean Reno ou Luc Plamondon. J'ai cherché ce qu'il y avait de plus grotesque, je me suis souvenu de ces grosses montures à la Karl Lagerfeld quand il était gros, je trouvais ça sympa. Quand j'ai commencé à les porter, il y a huit ou neuf ans, j'avais vraiment l 'air d'un con et ça m'allait très bien. Maintenant, j'ai toujours l 'air d'un con et c'est à la mode.
Dans votre penderie, vous avez cinq blazers identiques ?
Non, ce n'est pas comme le mec de Status Quo qui avait des f light cases remplies de gilets en cuir. Je n'ai pas tant de choses. Je garde les mêmes fringues pendant assez longtemps et je dépense assez peu d'argent pour m'habiller. Je ne suis donc pas un très bon client de l'industrie du luxe. Finalement, mon apparence, je n'y passe pas beaucoup de temps et elle n'a pas de signif ication, ce n'est pas construit. J'essaie de faire de la musique en sachant très bien que sa perception est liée à la personne qui la fait. Je ne me vends pas comme personnage et je ne vais pas me déguiser autrement non plus. Dans mon cas, il n'y a pas plus de message dans ma façon de m'habiller que dans celle du pharmacien ou de l 'employé des postes. En plus, ça aurait été assez facile de jouer le coup de l'excentrique, il y en a d'autres qui l 'ont fait. En France, on aime bien les foufous de plateau télé, je trouve que ça fait du mal à certaines personnes. Je pense à quelqu'un comme Brigitte Fontaine que j'aime beaucoup et je trouve triste la façon dont la télé s'est parfois entichée d'elle. C'est avilissant, non pas pour elle, mais pour les gens qui font ça. Une fois qu'on est classé dans une catégorie, on peut assez vite y rester piégé.
Vous êtes un bosseur, pourtant, vous avez une image d'amuseur et de dilettante : ça vous pèse ou c'est une force ?
Les malentendus ne me gênent pas. ElisabethBarillé, qui a écrit « Double peine », cite une phrase de Cocteau qui disait : Laissez dire les inexactitudes, elles vous protègent. Ce qui me gène, c'est l 'impression de ne pas pouvoir faire tout ce que j'ai envie du point de vue créatif. Je me sens bridé par manque de moyens. Ce que j'aime, c'est agir, faire des choses, construire.