Séduisante et troublante Melody Gardot

THIERRY COLJON

mercredi 23 mai 2012, 10:30

La chanteuse américaine de jazz publie son troisième album, nourri plus que jamais de rythmes brésiliens d'une sensualité folle.

Séduisante et troublante Melody Gardot

: DR

Melody Gardot est une bombe. Ce qui n'est pas fréquent dans le milieu du jazz où les chanteuses, aussi belles soient-elles – on pense à Norah Jones comme Diana Krall – veillent à ne pas trop mettre en avant leur plastique avantageuse. Melody, elle, a un rapport différent avec son corps.

C'est bien sûr dû à ce terrible accident de vélo qui l'a longtemps handicapée et lui cause toujours des troubles de la vue et de l'équilibre.

À l'heure où elle pose nue sur la pochette de son troisième album, The Absence, dopé aux rythmes brésiliens, Melody nous a parlé avec franchise de son plaisir à se dénuder et à danser.

Ce disque est inspiré par de nombreux voyages. On peut dire qu'après une tournée de près de trois ans, vous aimez bouger…

Ce n'était pas des vacances pour autant. J'avais besoin de faire un break après cette longue tournée qui m'a épuisée. Et comme je n'aime pas l'idée de me répéter, j'ai ressenti l'envie et le besoin d'étudier et de me distraire, d'ouvrir mon univers musical mais aussi culturel. J'en ai profité pour apprendre à jouer de nouveaux instruments. J'ai aussi étudié la langue portugaise. Je me suis passionnée pour le fado, le tango argentin et les musiques brésiliennes. Je suis allée au Maroc pour parfaire mon français. J'ai vécu six mois à Lisbonne pour pratiquer mon portugais.

Tous ces voyages vous ont inspiré de très beaux portraits de femmes (« Mira », « Amalia », « Iemanja »…). Des rencontres qui vous ont touchée…

Oui, elles existent. Là, d'où je viens, Philadelphie, ou de New York à Los Angeles, les femmes sont différentes dans leur façon de s'habiller, de se maquiller, de se faire refaire… Il n'y a pas, dans notre culture, de beauté en rapport avec l'histoire et le savoir

. Dans certaines cultures, les scarifications remontent à la nuit des temps. Au Brésil, par exemple, le corps est un temple. Étant moi-même atteinte dans mon corps par cet accident, quand j'étais petite, qui m'a laissé des cicatrices bien visibles, je me suis intéressée au rôle du corps dans nos sociétés mais aussi de la femme en général. Que ce soit au Maroc, au Portugal, en Argentine, en Espagne, au Brésil… On trouve des femmes très fortes, au caractère très trempé. Iemanja, je l'ai rencontrée à Salvador de Bahia. On a fait la fête. C'était comme si j'avais une nouvelle sœur. Avec des racines africaines. Je me suis presque découvert un instinct africain. Quand j'écoute le disque d'Ali Farka Touré, avec Ry Cooder, ça me parle.

Le parfum majoritaire de ce disque est brésilien, entre sambas et bossas. C'est d'ailleurs Heitor Pereira qui en est le producteur.

Oui, c'est pour ça qu'on a fait le disque chez lui, à Los Angeles. Moi, je vis dans mes valises depuis cinq ans. Je n'ai rien dû expliquer à Heitor car il est brésilien et m'a tout de suite comprise. On avait à portée de main tous les instruments éparpillés dans son studio.

La plupart des chansons parlent de la difficulté à aimer et être aimé. Est-ce votre cas, à force de toujours être partie ?

Mes chansons, d'habitude, sont soit personnelles, sous le mode de la confession, soit introspectives, basées sur des observations. Ici, c'est la première fois de ma vie que je dis, basta, ça suffit, (en français dans le texte), je me dévoile totalement. On écrit tellement de choses sur moi. Les gens croient me connaître. C'est un des problèmes générés par le succès et la célébrité. Sur scène, je suis moi-même. Mais personne ne voit la femme qui est chaque soir dans une ville différente, fatiguée. Mais je crois encore en l'amour. J'ai expérimenté tellement de formes d'amour que j'ai veillé à universaliser des chansons qui ne parlent pas que de moi. Les femmes, en général, ont tellement besoin d'être aimées.

Concernant la pochette, très dénudée, vous risquez de choquer les amateurs de jazz. Peu de chanteuses de jazz sont allées aussi loin. On a davantage l'habitude de cela dans le milieu de la pop ou du r'n'b… Vous n'avez pas besoin de cela pour vendre des disques. Au contraire, cela risque de faire de l'ombre à vos talents de musicienne, chanteuse, compositrice…

Ce n'est pas, de ma part, un besoin de séduire ni de choquer. Mon rapport au corps est particulier. Comme je te l'ai dit, être Américaine m'a causé un choc quand je suis allée en Amérique latine. Là-bas, j'ai découvert un nouveau sentiment face à mon corps. J'ai appris à l'aimer à nouveau. De chair et de sang, de souffrances, avant, il est devenu un temple. J'ai retrouvé au Brésil ce bonheur naturel de dénuder son corps, sur la plage de Rio notamment. Les mecs, les filles, tant de beauté, aïe, aïe, aïe…

Moi, je suis une fille du nord, du froid, de lieux où on a peur de son corps. Avec la chaleur, tout est différent. Au Brésil mais aussi au Portugal, j'ai expérimenté la liberté, la joie et la célébration du corps. Je ne suis jamais aussi libre qu'une fois nue. Comme le David de Michel-Ange ou cette pochette de Nina Simone dans les sixties. Le corps peut être la plus belle des choses. Vous pouvez l'utiliser à votre guise mais il est aussi important de trouver le bon photographe pour le mettre en valeur. Ce n'est pas Playboy non plus. Pour moi, au-delà de la beauté artistique de la photo, être nue, c'est comme me débarrasser de mon background, des souffrances endurées… C'est comme un nouveau langage. De la pureté. Faire ces photos, dans les rochers, avec ma canne, n'a pas été très confortable mais au vu du résultat, cela valait la peine de le faire.

C'est vrai que cette photo n'est pas vulgaire. Vous ressemblez à une sirène…

Je voulais être moi-même. Quand j'ai reçu les premières épreuves, ils avaient retouché mes fesses. J'ai dit non, je veux voir mes fesses telles quelles.

Dans « Impossible love », toute une partie de la chanson est en français. Souvenir d'un « french lover » ?

J'ai un livre dans lequel j'écris textes de chansons, poèmes, idées, prose, des trucs qui n'ont pas de sens… Je mélange tout et dans toutes les langues que je connais un peu, dont le français. J'aime tellement cette langue.

Le duo avec Heitor sur « Se você me ama », on dirait Caetano…

Ooooh, Caetano, c'est mon fantasme ultime. Je m'imagine remonter dans le temps, dans les années 60 et le croiser sur la plage d'Ipanema. Il est jeune, beau, nu, avec ses cheveux au vent et je l'embarque. Mais je ne l'ai jamais rencontré, non. J'adore sa musique, sa voix, sa sensibilité, tout… Super chaud ! (en français dans le texte). Revenons à Heitor et à cette chanson que je n'arrivais pas à terminer. Heitor, m'aidant pour la prononciation, s'est mis à chanter. J'ai adoré sa voix. Et voilà. J'ai dû le forcer car il ne voulait pas au début. C'est un superbe chanteur, tellement doux. Il chante comme un ange. Moi, depuis le début, je joue à la femme dirigeant des hommes, que ce soit en studio ou sur scène. Je suis toujours entourée d'hommes. Il y en avait seize sur la dernière tournée, pas une seule femme. On m'a toujours habituée à être une femme forte. Ici, avec lui, je ne suis que femme.

Il y a beaucoup de sambas, de musique dansante…

Oui, c'est de la dance. J'ai envie cette fois de voir les gens danser à mes concerts. J'aime danser, même si je suis limitée. J'ai fait beaucoup de festivals lors de la dernière tournée et je remarque à quel point les gens aiment danser. Allez, tout le monde debout !

Êtes-vous prête à vous relancer dans une aussi longue tournée ?

Je ne sais pas. Si elle fut aussi longue, c'est parce que l'album est sorti dans le monde à des moments différents. Cette fois, il sort partout au même moment. Donc, je pense tourner un an, un an et demi. J'espère. J'ai adoré le Gent Festival.

Comment va votre santé ?

C'est la première fois de ma vie que j'aime mon corps, tellement il évolue bien. Je comprends mieux ce qui me fatigue. Je me sens mieux. J'accepte mes cicatrices. J'aime enfin mon corps. Et je suis la plus heureuse aujourd'hui quand je suis nue et que je danse.