L'homme qui a réconcilié l'opéra et le business

SERGE MARTIN

mercredi 30 mai 2012, 12:12

Entretien Plus besoin d'aller à New York pour profiter des concerts du Metropolitan Opera retransmis dans les salles de Kinépolis.

L'homme qui a réconcilié l'opéra et le business

Gelb dans les couloirs du MET © Dario Acosta/Metropolitan Opera

Peter Gelb est le directeur général du MET, le Metropolitan Opera de New York, où il vient de boucler trois cycles du Ring wagnérien. Un exploit digne de cette maison qui, du DVD aux diffusions en direct de ses spectacles dans les salles de cinéma, est constamment à la pointe de l'innovation en matière de promotion de l'opéra. Son directeur général, Peter Gelb, nous explique comment il a su réconcilier l'art et le business.

En pratique

Douze productions seront distribuées la saison prochaine dans les salles de cinéma du groupe Kinepolis : L'Elisir d'amore, Otello, The Tempest, La Clemenza di Tito, Un Ballo in maschera, Aïda, Les Troyens, Maria Stuarda, Rigoletto, Parsifal, Francesca da Rimini, Giulio Cesare. Trois DVD viennent de paraître (lire ci-dessus) : Le comte Ory de Rossini, La Fanciulla del West et Il Trovatore de Verdi. Le Ring de Lepage sortira à l'automne prochain.

Le MET se porte bien. Qu'en pensez-vous ?

Le Met va bien et, pourtant, il est toujours en danger. Car chaque saison, nous devons équilibrer notre budget, quasiment sans subventions publiques. Le problème ici est donc toujours une question d'argent. Le défi est permanent.

La diffusion de vos productions dans les salles de cinéma est-elle rentable ?

La captation et la diffusion d'une production nous coûtent environ 1,2 million de dollars (900.000 euros), en ce compris la rémunération des salles de cinéma, la location des satellites (de 6 à 17 selon les cas), les rachats de droit auprès des artistes et du personnel. Ces coûts sont en partie couverts par des dons de Bloomberg, de la Neubauer Family Foundation et d'un donateur privé canadien. Notre principale source de revenus demeure la vente des tickets dans les cinémas : nous espérons atteindre cette saison 3 millions d'entrée, soit à un prix moyen de 20 euros environ 60 millions de dollars. Bien sûr, cette somme doit aussi rémunérer nos partenaires mais nous avons aussi des revenus annexes : ventes ou locations de films à des chaînes de télévision, ventes de DVD et accès payant par le Net (environ 3 millions de souscripteurs). Nos rentrées nettes globales avoisineront cette année 18 ou 19 millions de dollars. A comparer au coût moyen d'une nouvelle production (décors, costumes, répétitions) qui varie entre 2,5 et 4,5 millions de dollars, ce qui n'est pas négligeable dans un secteur où les coûts sont en croissance.

Cette démarche s'inscrit dans l'histoire du MET.

Au MET, la diffusion de nos spectacles est dans nos gènes depuis près de 80 ans. On connaît les concerts Texaco de l'après-guerre mais la diffusion par radio est bien plus ancienne : elle remonte en effet à une époque où les radios cherchaient un substitut à la retransmission des matchs de football quand la saison était finie. Un créneau était disponible : le Met s'y est engouffré. Plus tard, nous avons aussi tenté d'intéresser les radios européennes. L'arrivée de l 'image en haute définition nous a ouvert une source d'expansion incontournable.

L'originalité de votre offre est de rester un « live ».

Pour nous, c'est essentiel. Nous voulons faire participer l'auditeur-téléspectateur à l'événement comme s'il se trouvait au même moment dans notre salle du Lincoln Center et nous concevons nos diffusions de ce sens. Nous travaillions aujourd'hui sur un spectre horaire de 12 heures qui nous permet d'être vus depuis San Francisco jusqu'à Moscou. Cela implique simplement de commencer un peu plus tôt ici à New York. On peut dire qu'une diffusion attire une moyenne de 250.000 personnes (soit près de 70 fois la jauge de notre théâtre. Les spectacles les plus exigeants comme le Satyahagra de Philip Glass ont quand même fait 150.000 entrées) tandis que La Traviata avec Nathalie Dessay culminait à 350.000. Nous attachons une très grande importance au caractère vivant de la retransmission. C'est pour cela que nous emmenons un spectateur en coulisse où les chanteurs sont interviewés par un de leurs collègues (ce peut être Renée Fleming ou Susan Graham) dans le feu de l'action.

Des moments irremplaçables ! Que ne donnerait-on pour avoir conservé les souvenirs de Caruso à sa sortie de scène ?

L'entreprise a l'air d'aller de soi.

Elle est pourtant très complexe. Pensez donc aux sous-titres dans toutes les langues, y compris dans des alphabets, comme le cyrillique, qui sont différents !

Comment sélectionnez-vous les productions ?

Cette année nous avons fait 11 retransmissions, nous en aurons 12 la saison prochaine. Jusqu'ici, nous avons montré un bon tiers de notre répertoire (une production peut rester très longtemps au répertoire) et nous avons sept ou huit nouvelles productions par an. Nous n'avons pas encore passé une production deux fois hormis le Ring où le cycle complet a été rediffusé aux Etats-Unis et au Canada. Pour reprendre une production, nous avons besoin d'une accroche exceptionnelle comme la présence la saison prochaine d'Alagna dans Aïda.

Vos productions ont la réputation de toujours rester lisibles.

Je ne ferais pas ce métier si je ne croyais fondamentalement en la connexion qui existe entre l'art et les gens. Mais celle-ci n'est possible que pour autant que l'on ne veuille pas tuer la forme. On peut être créatif, intelligent et populaire en restant lisible. Je sais que certaines maisons européennes cultivent une autre esthétique, mais je ne la partage pas. On ne peut faire aimer aux gens quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Ils se déconnectent aussitôt.

Le Ring s'est révélé un cas intéressant. C'est une véritable cosmogonie qui dure des heures où l'on se sent souvent perdu. Eh bien, ici, les réactions étaient toutes différentes. Certains me disaient même qu'ils n'avaient jamais trouvé cela aussi court !

Allez-vous aussi vers les écoles ?

Bien sûr : nous avons commencé avec cinq grands collèges. Aujourd'hui, nous en avons déjà 22. nous fournissons de la matière première aux enseignants pour qu'ils préparent leurs élèves avant de les emmener dans les salles de cinéma. Pour l'enseignement l'opéra est plein de richesse : il vous parle aussi bien de Shakespeare que de l'histoire.

L'interview réalisée en audio par Laetitia Huberti est disponible sur le site de Musiq3