Lighthouse au Brosella : pour éclairer la voie du jazz

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

lundi 16 juillet 2012, 19:51

La 37e édition du festival Brosella Folk & Jazz se tenait ces 14 et 15 juillet au pied de l'Atomium. Malgré le mauvais temps, le Brocella a remporté un franc succès avec près de 15.00 spectateurs sur le week-end. Par Jean-Claude VANTROYEN

Lighthouse au Brosella : pour éclairer la voie du jazz

David Linx, Maria Joao et le Brussels Jazz Orchestra

Brosella, c'est toujours la fête. Quel que soit le temps. Cette année, ces deux jours de concerts et d'animations gratuits dans le Théâtre de verdure qui se niche au pied de l'Atomium, à Bruxelles, n'ont guère été gâtés par le ciel. Malgré tout, quelque 4 à 5.000 personnes samedi et quasi 10.000 dimanche sont venus applaudir la très belle affiche concoctée par les organisateurs. Sous les parapluies bien souvent. Ce qui n'a pas empêché les pompes à Palm et à kriek Boon (mmmhhh !) de fonctionner à plein régime, ni les frites et les boudins (mmmhh !) de griller pleins feux. Peu avant minuit, dimanche, emmitouflé dans les parkas, le peuple de Brosella applaudissait encore. Et se donnait rendez-vous les 13 et 14 juillet 2013 pour une 37e édition.

Comme d'habitude, le Brosella se joue en deux parties : folk le samedi, jazz le dimanche. Et cela sans frontière : le folk de BJ Scott est très rock, le jazz de Lighthouse est paré de soudaines couleurs celtiques et le world de Dhafer Youssef se métisse de jazz. Vive le métissage.

BJ Scott. C'était, le 14 juillet, les cent ans de la naissance de Woody Guthrie, le chantre engagé de l'Amérique des années 40 à 60. Dès les années 30, d'ailleurs, il fait graver sur ses guitares « This machine kill fascists ». Ses chansons proclament l'égalité (« This land is your land »), l'antifascisme (« Round and Round Hitler's Grave »), l'antiracisme. Ce qui n'était vraiment pas aisé dans l'Oklahoma où il vivait dans ces années-là. Beverly Jo lui a rendu un hommage sympathique et talentueux samedi, en compagnie de ses copains guitaristes venus de l'Alabama, comme elle : Rick Hirsch et Eric Erdman. Un country-rock bien balancé, où la voix grave d'Eric Erdman se mêlait habilement à la raucité de celle de BJ.

Susheela Raman. Une très belle voix, une présence et une énergie folle sur scène, un guitariste doué, Sam Landell Mills, un chanteur-percussioniste talentueux, Kutle Kahn, et un batteur à l'indienne spectaculaire, Nathoo Solanki. Quatre musiciens britanniques mais venus du sous-continent indien pour une musique indienne pleine de rock. Ce sont des morceaux de son dernier CD « Vel » que Susheela Raman a particulièrement interprétés. Avec conviction et, parfois même, un transport proche de l'extase.

David Linx, Maria Joao et le Brussels Jazz Orchestra. Dimanche, le Brosella n'a vraiment pas débuté dans le mode mineur. La prestation des deux chanteurs et du BJO sur la musique de Gershwin pour « A different Porgy & another Bess » était vraiment époustoufante. L'aisance dans la voix et l'attitude de David Linx, la voix acidulée qui peut se faire grave de Maria Joao, le piano de Nathalie Loriers, la dynamique rythmique du bassiste Jos Machtel et du batteur Toni Vitacolonna, la vitalité expressive du Brussels Jazz Orchestra ont fait de ce « Porgy & Bess » revisité un grand moment de scène. Les chanteurs s'amusaient, le BJO aussi, le public dès lors faisait de même. David Linx avait choisi des extraits moins connus de l'opéra de Gershwin, ce qui nous ouvre des portes nouvelles : « A red-headed woman », « A woman is a somethime thing », « Buzzard Song », « Clara, Clara, don't you be downhearted » ; « Oh Doctor Jesus » s'ajoutent à l'utracélèbre « I love you Porgy » que Maria Joao minaude presque sans jamais tomber dans le piège de l'ironie à tous crins, et au fameux « Summertime » réinventé en morceau de clôture.

Ce qui est extraordinaire avec le BJO, c'est que ça swingue du début à la fin, avec de l'explosivité et du zen, avec des nuances et de la tenue. Les solos des différents souffleurs, de la pianiste et du guitariste sont parfaits. Maria, handicapée parfois par des problèmes de retour de son, et David sont très à l'aise, virevoltant, scattant de plus belle, se lançant des joutes vocales amicales. Les arrangements sont riches. Et tout cela se fait avec un plaisir de chanter et de jouer qui gagne le public et le presse d'applaudir. De plus, le son, difficile à maîtriser en plein air, avec deux chanteurs et un big band, était parfait. Comme il le fut pendant toute la journée d'ailleurs. « C'est normal, ironise Henri Vandenberghe. Nous sommes les meilleurs. »

Nicolas Kummert Voices. Nicolas Kummert se fait, dans ce groupe, peut-être un peu naïf, peut-être un peu facile. Mais qu'est-ce que sa musique est belle, ses paroles gentiment contestataires, qu'est-ce que c'est confortable de se nicher dans cet écrin velouté. On s'y love et on est heureux. « Compagnons des mauvais jours » et « Les affaires » jouent sur l'aspect Jacques Prévert, chanté-dit par un Nicolas souriant et en belle forme. Dans « Close to you », de Burt Bacharach, Nicolas fait surgir un invité surprise : une boîte à musique, qui égrène le refrain de la chanson. Avec « Littler wonder », dédié à sa compagne, le groupe se fait plus funky. Ce qui emporte la conviction ? Hervé Samb super à la guitare, Nicolas Thys et Lionel Beuvens qui assurent à la contrebasse et à la batterie, Bram de Looze original au piano. Et Nicolas Kummert lui-même au sax et à la voix. Une prestation qui emporte facilement les suffrages.

Lighthouse. C'est la merveille, le sommet du week-end. Le Gallois Gwilym Simcock au piano, l'Anglais Tim Garland aux sax et clarinette basse, l'Israélien Asaf Sirkis aux percussions. Un set impeccable, riche, subtil, enthousiasmant, original. Les trois musiciens sont formidables. Gwilym cherche des sonorités nouvelles dans son piano, n'hésitant jamais à mettre la main sur les cordes, à l'intérieur de l'instrument. Tim sort de la clarinette basse, des sax ténor et soprano des sonorités envoûtantes, excitantes. Asaf a davantage un set de percussions qu'une batterie devant lui : pas de caisse claire ni de tom basse mais différents tambours et tambourins, des cymbales étonnantes, un hang drum (« Cela ressemble un peu à un barbecue », lance Simcock) aux sonorités métalliques asiatiques que l'on joue avec les mains, et des sticks à lamelles plutôt que des baguettes. Chacun des membres du trio est un virtuose dont la musique parle à notre cœur.

Gwilym et Tim aiment présenter leurs morceaux. Ils parlent au public, expliquant l'une ou l'autre mélodie, un contexte, une histoire. « Gwilym et moi, nous vivons au nord de l'Angleterre, explique Tim Garland. Nous y puisons quelque chose de folklorique, de celtique qui se fond dans nos musiques. » Ils composent en effet tous les deux. Et c'est un trio sans contrebasse. Le piano et les percussions pallient dès lors cette absence : Gwilym joue régulièrement sur les cordes basses de son instrument. De manière bien funky souvent, comme dans « Space Junk », où Tim vient l'aider à étouffer les cordes au cœur même du piano pour donner un autre son.

Des morceaux simples en apparence, aux multiples arabesques dans les solos. Comme « Space Junk » ou « Tawel Nawr », ce qui signifie « calme, maintenant ». Comme dans le morceau de Kenny Wheeler, basé sur le rythme d'un tango, où Sirkis pousse Simcock dans ses limites de pianiste. Et puis dans « Barber Blues », hommage au musicien classique Samuel Barber, dont tout le monde a entendu l'« Adagio » sans nécessairement savoir que c'est de lui. Lighthouse, c'était de la grande grande musique. Le disque « Lighthouse » est sorti chez Act. Un must.

Jon Irabagon et Barry Altschul. Un saxophoniste, un batteur. Et de la musique totalement débridée. C'est une sorte de free maîtrisé, où le saxophoniste va son chemin, imperturbable, poussé par les coups de toms, de cymbales et de caisse du batteur. Pas de mélodie où se raccrocher, d'harmonie pour s'y retrouver, rien que le chemin ardu de l'improvisation libre. Et, je l'avoue, ça me casse l'oreille rapidement.

Ambrose Akinmusire Quintet. Sans doute celui qu'on attendait le plus dans cette journée de concerts. Le trompettiste américain de 30 ans a remporté le prix du meilleur album délivré par l'Académie du jazz pour « When the heart emerges glistening ». Il était à Brosella avec le groupe qui a enregistré ce disque. Et, un autre aveu, cette prestation m'a déçu. Peut-être, précisément, parce que j'en attendais trop. La trompette est souvent démonstrative, sinon ostentatoire. Le processus des morceaux immuable : tutti minimaliste de la trompette et du sax, solo, tutti, solo, tutti, etc. Et, c'est mon avis, les solos étaient souvent bien moyens. Entre cette musique et mon oreille, le courant n'est pas passé. En parlant avec d'autres spectateurs, j'entendais bien que certains appréciaient, mettaient en avant la difficulté que le quintet avait choisie pour son set, la qualité du trompettiste. OK. Mais rien de ce qu'Ambrose & Co a fait ne m'a ému. Plus tard dans la soirée, un simple solo du Belge Bert Joris m'a davantage fait frissonner que toute la prestation d'Akinmusire.

Carte blanche à Hendrik Vanattenhoven. Le contrebassiste avait reçu toute liberté. Il en profité pour s'associer les talents du pianiste Nicola Andrioli, du guitariste Bert Cools, du batteur Stijn Cools et du formidable trompettiste russe basé à New York Alex Sipiagin. On n'attendait ce groupe qu'avec curiosité. Après le set, c'était de l'enthousiasme. Un jazz énergique, proche du rock, poussé par le lyrisme du piano, la raucité de la guitare et la brillance de la trompette. Des compos d'Andrioli et de Vanattenhoven, comme « Shiny shoes in a dark city » ou « Sogno », développent l'étendue de la subtilité et de la grâce d'Andrioli, de l'efficacité de Vanattenhoven et Cools à la rythmique, de l'excellence de Sipiagin. Ce groupe ne devait être qu'un one shot. J'espère qu'il jouera encore et même qu'il enregistre un album. Pour le plus grand plaisir de nos oreilles.

European Jazz Trumpets. Dernier concert de dimanche. Enchanteur et dynamique. Mais qu'il faisait froid après 22 h 30 sous les arbres de ce coin du Heysel. Malgré tout, les musiques arrangées par le trompettiste du Brussels Jazz Orchestra Pierre Drevet nous ont charmé. Six trompettes (Pierre Drevet, Claude Egéa, Serge Plume, Carlo Nardozza, Bert Joris) et une trompette basse (Denis Leloup) plus un band avec guitare, Fender piano, basse, drums et percussions. Belgo-franco-suisse. Fameuse palette sonore, fameux arrangements qui vont au-delà d'un simple travail d'étude sur l'harmonie. Bien sûr, Pierre Drevet joue avec les harmonies, mais aussi avec les contrepoints, sans jamais oublier de faire swinguer ce big band atypique. Et ça marche. Les solos de Nardozza, Joris, Plume, Drevet, Leloup sont remarquables, à la trompette ou au bugle, les morceaux sont beaux, particulièrement le « Lyle Pat », hommage à Lyle Mays et Pat Metheny, qui déménage, et « For Kenny », hommage à Kenny Wheeler, qui offre à Nardozza un déchirant solo au bugle. Le concert s'est terminé sur une « Suite » en trois mouvements. Il faisait froid, c'était un peu longuet, mais au troisième mouvement Spiriagin s'est amené : son solo et l'ensemble du groupe ont formidablement réveillé et réchauffé tout le monde. Ce fut une belle finale.