Paolo Fresu s’abreuve aux sources qui l’enchantent, quelles qu’elles soient. Il se nourrit aux rêves, aux mystères, aux étoiles, aux arbres, aux chants et aux gens de la terre. Il voyage. Mais jamais en solitaire. Sa trompette a besoin des autres. Alors il joue avec plein d’artistes, enregistre, concrétise ses projets et, complice, s’enrôle dans ceux des autres.
En duo avec Carla Bley, Dhafer Youssef, Nguyen Lê ou Uri Caine. En trio avec Furio Di Castri et James Taylor. En quartet avec son Devil Quartet, celui qui vient à Dinant. Avec A Filetta, le groupe de chanteurs corses, et Daniele de Bonaventura au bandonéon, avec qui il a fait un set sublime à Comblain-la-Tour. Plus des grandes formations, des musiques pour des films, du théâtre, de la danse, de la poésie. Plus des collaborations avec des sculpteurs ou des peintres… Paolo Fresu a 51 ans et parle français avec un accent chatoyant.
C’est tout vous, ça, d’être ainsi ouvert à tout ?
Oui, absolument, ça fait partie de ma personnalité et de ma curiosité. Si je joue avec la même formation pendant longtemps, je m’ennuie. Ça me plaît beaucoup de faire des choses différentes. Bien sûr, je reste en même temps toujours moi-même. C’est moi qui choisis les projets et s’il y a quelque chose qui me touche, je ne me pose pas de questions par rapport au style, si c’est du jazz ou pas, pourvu que ce soit de la belle musique, pourvu que ce soit de belles rencontres. Je suis très content cet été parce que, jusqu’au mois de septembre, je suis très chargé et je fais des choses extrêmement différentes.
Il faut rester soi-même, disiez-vous. Mais comment fait-on ?
Une clé qui peut ouvrir toutes les portes : c’est le son. On se reconnaît avec le son, alors le reste ça va. Ça veut dire qu’il y a quelque chose qu’il faut partager. Avec qui que ce soit, avec Carla Bley, avec A Filetta. Ce que moi je partage, c’est le son, c’est ce que j’amène sur la table pour dîner avec les autres. Le son, c’est notre voix, c’est notre carte d’identité. Si le son est toujours le même, ça veut dire que nous sommes toujours le même, et dans ce cas-là, c’est facile de sauter d’un projet à l’autre, de partager la musique, même très différente, avec d’autres musiciens.
Votre son, vous l’avez forgé au fil des années. Difficilement ?
Le son change chaque jour, parce que nous changeons. On ne se rend pas compte. Quand j’écoute maintenant des enregistrements de concerts ou des disques des années 80, le son était fort différent. Et moi j’étais beaucoup plus jeune et je ne connaissais pas encore bien le monde. Mais je croyais déjà beaucoup dans la philosophie du son. Quand j’étais amoureux de Miles Davis et de Chet Baker, j’ai travaillé sur cette idée du son. La difficulté après, c’est d’en sortir : il faut avoir des maîtres, mais on ne peut ensuite être des photocopies. Ce qui était difficile, c’était d’arriver à posséder une sonorité originale.
Et un phrasé original : économe mais riche.
Je suis complètement autodidacte. Ce que je connais, je l’ai appris à travers les écoutes, les partitions des solos et les échanges avec les musiciens sur scène. Ce que j’ai appris, je l’ai appris à travers la musique, les musiciens et les disques. Dans ce qu’on fait, il y a le mélange de tout ce qu’on a aimé.
Vous jouez beaucoup de bugle.
J’aime le bugle : il a une sonorité très particulière. Mais je joue aussi de la trompette bouchée. Ce qui, pour moi, est un instrument séparé. Et j’utilise encore un quatrième : les machines électroniques.
Votre langage c’est le jazz, pourquoi ?
Parce que c’est la musique de la liberté.
Le jazz, ça fonctionne toujours ?
Il faut savoir ce que c’est, le jazz. Et c’est un mot trop court pour représenter tout ce qui s’est passé dans cette musique extraordinaire. Le jazz aujourd’hui, c’est Louis Armstrong, Ornette Coleman et Keith Jarrett. C’est de l’improvisation, ça s’est sûr. Et c’est une musique de l’actualité, parce qu’elle est une éponge incroyable.
Vous êtes sarde. La musique italienne fait aussi partie de votre langage. C’est pour ça qu’il y a un côté chanson, poésie dans vos compositions ?
Je crois. Aujourd’hui faire du jazz, c’est aussi voir les racines de notre musique. L’Italie est un pays riche, en tout cas de musiques. Celle de la Méditerranée d’abord, celle de l’opéra, de la musique de la Mittel Europa. On peut jour du jazz traditionnel, du be-bop, tout, mais le faire avec une personnalité forgée avec l’histoire d’une musique qu’on connaît. C’est la même chose en France, en Espagne, en Allemagne, dans les pays scandinaves. A ce titre, on peut peut-être parler de jazz américain et de jazz européen. Mais sans poser de barrières. Je joue avec des musiciens de tous les pays du monde, et personne ne se pose de questions : on joue simplement de la musique. Chacun amène ses histoires, ses racines pour les partager avec les autres.
Vous collaborez avec des artistes d’autres arts. Pourquoi ?
C’est ça qui nous amène à la découverte de quelque chose de nouveau. Il faut s’échapper de sa petite prison du bop ou du free. Le jazz, c’est chercher de nouvelles choses dans la musique, être créatif, original. Travailler avec les autres langues de l’art, c’est chercher d’autres choses qui, par après, peuvent venir enrichir la musique jazz. C’est ça qui est intéressant.
Paolo Fresu et son Devil Quartet (Bebo Ferra, Paolina Dalla Porta et Stefano Bagnoli) : samedi 21 juillet, 20 h au Leffe Jazz Night de Dinant.