Stéphane Belmondo : « J’aime beaucoup les sons »

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

mercredi 18 juillet 2012, 12:22

Stéphane Belmondo est à Dinant 2012, il espère y être en 2013 avec un disque autour de la soul de Donny Hathaway. Entretien. Par Jean-Claude Vantroyen

Stéphane Belmondo : « J’aime beaucoup les sons »

Le trompettiste français Stéphane Belmondo, à 45 ans, a obtenu une stature de grand du jazz français et international. Avec ou sans son frère Lionel, il a imposé son son et sa musique sans jamais se départir de son admiration pour les musiciens qui ont ouvert les portes du jazz à d’autres couleurs, comme Yussef Lateef. Son dernier album, The same as it never was before, enregistré avec Billy Hart à la batterie, excusez du peu, Kirk Lightsey au piano et Sylvain Romano à la basse, est impressionnant d’enthousiasme et de beauté. C’est d’ailleurs avec cette formation qu’il sera à Dinant. L’homme affirme ne pas détester les interviews. « Ca me permet de raconter mes histoires, dit-il avec son accent chantant du sud, et j’aime ça. »

« C’est une période calme pour moi, ajoute-t-il. Je fais de la musique pour le prochain projet et le prochain enregistrement. Après Dinant, J’arrêt un peu les live, la scène, et je me concentre sur l’écriture. »

Comment composez-vous ?

J’écris en jouant sur un piano. Alors que je ne suis pas du tout pianiste. J’avais choisi l’accordéon, quand j’étais jeune. Puis j’ai choisi la trompette et le bugle. Et aujourd’hui, je reviens au piano, avec quelques rudiments de base. L’accordéon, pour moi, c’est le piano à boutons. C’est une question de son, de visuel. Les sons, c’est très important pour moi. Evidemment, je pourrais prendre l’accordéon et écrire dessus, mais c’est une question de son. Bizarrement, je suis revenu au piano pour écrire de la musique.

Vous pensez d’abord à la mélodie ou d’abord à des suites d’accord ?

C’est souvent la mélodie qui vient d’abord. Parfois aussi des suites d’accord, souvent la ligne de basse. Je suis toujours émerveillé des musiques qu’on découvre. Sans paraître prétentieux, je suis un vrai musicien de jazz. J’ai eu de la chance d’apprendre avec des générations devant moi et je suis attaché profondément au jazz, même si j’ai eu d’autres expériences évidemment (avec Bashung, par exemple : Stéphane a participé au CD Chatterton). Je suis profondément ancré dans la musique de jazz, du jazz acoustique. Aujourd’hui, les jeunes générations, à New York ou en Europe, vont directement chercher des choses ailleurs, chercher un langage ailleurs. Alors qu’il faut d’abord connaître la langue principale dans laquelle on s’exprime, le jazz.

Cet amour du jazz, comment vous est-il venu ?

J’ai un papa musicien, ça a été facile. Il a beaucoup joué en grande formation. Il n’était pas vraiment soliste, il l’est devenu quand il a vu le chemin que prenaient mon frère (Lionel, saxophoniste) et moi. Il a toujours joué en solo pour s’amuser, mais ça n’a jamais été ce que Lionel et moi faisons aujourd’hui. Mais il est question qu’on enregistre quelque chose ensemble avec lui. Papa joue du saxophone baryton, il avait commencé avec la clarinette, il joue très bien du bandonéon aussi.

Beaucoup d‘instruments, comme vous.

J’aime beaucoup les sons. Régulièrement aujourd’hui, je joue, en plus de la trompette et du bugle, de la trompette basse, du cor, de la batterie, certaines flûtes, des conques, des coquillages. Ca ne date pas d’aujourd’hui, les conques, mais il y a très peu de gens qui en jouent en Europe, ça vient des traditions de musiques antillaises. La première fois que j’ai été là-bas, aux Antilles, j’ai vu débarquer un marching band de 40-50 personnes qui jouaient des conques. Des plus gros aux plus petits.

C’est la grandeur du coquillage qui fait le son ?

Exactement. Sur le morceau « Habiba » de mon dernier disque, j’en joue un petit, que j’appelle alto. Ca se joue un peu comme la trompette, en général ce sont d’ailleurs des trompettistes qui en jouent. Ca donne une sonorité particulière.

Cet album a été enregistré avec Kirk Lightsey au piano. Kirk et vous, vous vous connaissez depuis longtemps ?

Ca fait 23 ans qu’il est en France et je crois que je joue depuis ce moment là avec lui. Il est de Détroit, comme beaucoup de pianistes : il doit y avoir une façon particulière de jouer du piano à Detroit. On a beaucoup joué ensemble à certaines périodes, on s’est ensuite beaucoup croisé et là on a eu envie de faire quelque chose ensemble. Le truc incroyable chez Kirk, qui a 75 ans, c’est qu’il tourne toujours, aux Etats-Unis, au Japon, en Europe, avec une jeunesse incroyable.

Sylvain Romano est à la contrebasse

C’est un jeune bassiste. Il a commencé à 9 ans. C’est un mec hyperdoué. Quelqu’un de très solide, un musicien hors pair, il a beaucoup joué avec mon frère et moi. Il n’est pas sur le disque avec Yussef Lateef, il est arrivé juste après. Et aujourd’hui, tout le monde l’appelle en Europe.

Et votre batteur, c’est le fameux Billy Hart, qui a enregistré avec Miles Davis.

On se connaît depuis une vingtaine d’années. On a fait des jam sessions dans des festivals. Billy a 71 ans, et tout va bien. C’est la même histoire que Kirk. On se croise moins puisqu’il habite aux Etats-Unis. Mais il fallait qu’on fasse quelque chose. J’ai réussi à dîner un soir à Paris, pour lui demander d’enregistrer avec moi. Lui, qui est très famille, qui n’aime pas s’en séparer, a décidé de privilégier les concerts avec moi. J’ai une chance énorme, comme avec Kirk d’ailleurs, parce que ce sont de grands messieurs. Billy est un sideman de luxe. Il me demandait ce que je voulais. Et je lui répondais : Si je t’ai appelé, c’est que c’est toi que je veux, c’est ta façon de jouer que je veux entendre.

Pour jouer avec des gens, vous avez besoin de complicité musicale, bien sûr, mais au-delà de la musique aussi ?

Oui. Billy accorde beaucoup d’importance à la famille. Il nous accompagne dans les festivals en concert, il repart aux Etats-Unis, puis il revient pour enregistrer en septembre. Mais avec nous, c’est une famille aussi. Ce sont des liens qui se tissent comme ça. Autour d’une table, d’un verre. Billy moins parce qu’il est diabétique, mais il apprécie d’être en France pour la table.

Vous êtes un bon vivant vous.

Oui, trop. Evidemment, je suis jeune encore. Mais j’ai fait pas mal d’excès et je dois me calmer. Ce n’est pas plus mal. Parce que l’énergie, il faut mieux la garder pour jouer. Je crois que durant ce mois de juillet, on a juste deux jours off. Billy joue quelque part puis revient et à son âge, c’est fatiguant de passer tant de temps dans les transports.

C’est dur de jouer dans les festivals ?

La tournée qu’on a cet été. On a des festivals, comme Dinant, où on a des complicités. Mais il y a l’une ou l’autre machine où on arrive un jour, on joue, on repart, comme le North Sea c’est comme ça. Moi j’aime les festivals qui restent à taille humaine. A Dinant, c’est la famille. Il y a de beaux souvenirs, j’ai joué beaucoup ici, je ne remercierai jamais assez Jean-Claude Laloux, le directeur du festival. Quand tout roule comme à Dinant, on se sent bien pour faire la musique, pour jouer.

A Dinant, vous jouez avec votre groupe qu’on vient d’énumérer. Mais aussi avec l’organiste Rhoda Scott.

Rhoda me connaît depuis l’âge de 3 ans. A un certain moment a arrêté de jouer. Et il a été tourneur. C’était celui de Rhoda en Europe. Elle venait se reposer avec son mari à la maison de campagne de mes parents, dans le Var. S’il y a une personne qui connaît bien musicalement et humainement Rhoda, c’est bien moi. Nous avons l’un avec l’autre une complicité très forte. Comme avec David (Linx), qui sera aussi de la partie.

A Dinant, en quartet, vous interpréterez votre dernier album ?

Oui. Plus de nouvelles compositions, qu’on vous offrira en exclusivité.

Ce titre, « The same as it never was before », est un peu bizarre : le même que ça n’a jamais été ! On dit que ça vous résume.

C’est en effet un petit concentré de ce que j’ai pu apprendre jusqu’à aujourd’hui. Ce disque résume surtout ma courte carrière de jazz acoustique. Le sens de ce titre, c’est aussi qu’aujourd’hui les jeunes ont plus tendance à chercher ailleurs que dans les traditions du jazz. Il y a une phrase que m’a dite Joe Henderson, que j’adore : Il faut savoir d’où tu viens pour savoir où aller. A méditer toute une vie, il a raison. On parlait de famille, c’est ça, oui. Des musiciens jeunes disent ouvertement qu’il ne faut pas avoir de racines, pour pouvoir emmener les gens ailleurs. Mais non, non. Pour avoir la liberté, il faut d’abord avoir un bagage, un langage. Il faut d’abord apprendre à parler. Billy Hart joue deux notes sur son tambour et c’est lui. Des jeunes jouent des solos, et on ne les identifie pas. C’est pour ça que j’accorde de l’importance au son.

Vous êtes fier de ce disque ?

C’est déjà du passé pour moi. Mais je suis content que ce soit enregistré sur Universal-Verve. Verve, c’est du mythe pour moi. C’est le label qui a bercé mon enfance : Oscar Petterson, Charlie Parker, Ella Fitzgerrald. Et me retrouver sur ce label, wow.

Le disque que vous préférez, c’est celui que vous êtes en train de faire ?

Oui, c’est toujours le prochain. Dès que le mixage est fait, je reçois le disque de promotion, je l’écoute. Ou pas, parce que je n’aime pas m’écouter, du tout. C’est parce que je suis toujours dans l’anticipation.

Et le prochain album, alors ?

Il se fera autour du chanteur de soul Donny Hathaway. Avec quatre compos de Donny et quatre de moi dans cet esprit-là. Et des duos, je ne sais pas encore. Avec la même section rythmique et deux invités au chant : Lalah Hathaway, la fille de Donny, et peut-être Gregory Porter. Et Jacky Terrasson : il jouera beaucoup de Fender. Un percussionniste brésilien. Un jeune chanteur suédois, Gustav Karlström, et mon fils à la guitare. Plus un sextuor à cordes. Ce sera enregistré fin septembre.

Après l’album, on aura le plaisir de voir la même formation en festival ?

J’aimerais bien le faire à Dinant, si Jean-Claude Laloux le veut bien.

Vous vous sentez bien en Belgique, apparemment.

J’adore la Belgique, je m’y sens bien. J’adore les gens, c’est vrai. Il y a des pays où je ne me sens pas bien du tout. Et puis les musiciens belges, ce sont de grands grands musiciens, depuis toujours. Depuis l’époque de Jacques Pelzer, Bobby Jaspar, René Thomas… Bobby a joué avec Donald Byrd et Donald m’a dit que c’était une des plus belles rencontres musicales qu’il ait faites, avec Bobby Jaspar. Il y a quelque chose de particulier en Belgique, comme d’ailleurs en Italie.

Comme ça, inopinément, sans réflexion, les trois disques que vous emporteriez sur une île déserte ?

Un album de Stevie Wonder ; un disque de Maurice Ravel, disons le Concerto pour la main gauche) et un disque de Coltrane, de la période 1963-1965.