A Kaboul, l'espoir passe par l'art

LAURENT ANCION

mercredi 01 août 2012, 12:07

A Kaboul, le secteur culturel renaît et croit en l'avenir. Une maison des arts et de la culture vient de voir le jour et dynamise le secteur. Des Belges se sont rendus sur place pour établir de nouveaux liens.

A Kaboul, l'espoir passe par l'art

La classe d’orchestre à l’Institut national afghan de musique Aujourd’hui, sur les 140 élèves, un tiers est féminin Photo : Laurent Ancion

KABOUL

ENVOYÉ SPÉCIAL

Après 30 ans de conflit, l'Afghanistan renoue avec ses racines culturelles, données pour mortes. Reportage à Kaboul, où la jeunesse crée et espère. L'avenir est fragile, mais il lui appartient.

Sous sa petite moustache grisonnante, Azim Hussainzadah garde le sourire. « C'est dur. Mais je me dis que tout va mieux qu'avec les talibans. » Azim dirige les cours de théâtre et de cinéma à l'Université de Kaboul. Il manque de moyens, mais pas d'espoir. Ils sont plus de 250 jeunes gens, filles et garçons, à suivre ses cours. « Je suis convaincu que les arts et la culture vont changer les consciences. L'école est un lieu d'émancipation. Toute une génération est prête à participer à la mutation dont a tant besoin l'Afghanistan. »

Les bombes feront toujours plus de bruit que la douceur, mais c'est bien à la rencontre de celle-ci que nous sommes parti. Ville-forteresse émaillée de check-points et de policiers armés, cible régulière d'attentats qui inféodent l'opinion internationale, Kaboul est d'abord le lieu de vie et d'espoir d'une société afghane dont l'envie de création artistique est d'une force sidérante.

Aujourd'hui, 11 ans après la chute des talibans, Kaboul se relève. A ma question de savoir pourquoi il fait du théâtre, Jawad, apprenti metteur en scène monté sur ressorts, a une réponse sans ambages : « Après trente années de guerre, je crois à l'espoir. Nous nous serrons la ceinture et nous nous mettons debout. »

Le souffle de ce vent progressiste a déjà été entendu. En Belgique, Homayoun Tandar, ambassadeur d'Afghanistan, a convaincu Olivier Blin, directeur de la Charge du Rhinocéros, et Roland Mahauden, directeur du Théâtre de Poche, de la nécessité d'un voyage. A Kaboul, ces deux-là se sont pris un sacré coup de fraîcheur dans les yeux et dans le cœur : « Comment agir dans un pays en crise ? Je suis touché par les actes courageux posés par des gens que rien ne prédestinait à l'héroïsme – ce ne sont pas des décideurs politiques, mais des gens comme vous et moi », s'émeut Olivier.

« Kaboul, ce n'est pas que burqa, bombe humaine, soldats US. C'est aussi un incroyable espoir », résume Roland.

« C'est le début d'une grande histoire amoureuse », annonce le directeur de la Charge du Rhinocéros. Une semaine afghane est prévue à l'Espace Magh à Bruxelles et d'autres coproductions sont en cours de développement.

« Nous croyons aux échanges, aux rencontres et à la multiculturalité », répond, en écho, Ahmad Nasir Sarmast, qui dirige l'Institut national de musique, dédié à l'étude de la musique occidentale et orientale. A sa création en 2009, il n'y avait qu'une seule fille.

Une nouvelle économie nationale

Aujourd'hui, sur les 140 élèves de l'école, âgés de 9 à 20 ans, un tiers est féminin. En plus des maths, de la chimie et des langues, on apprend à jouer du piano, du sitar, du tabla ou de la batterie. L'école est une ruche qui fait la nique aux temps passés. « Sous le régime taliban, la musique était interdite, rappelle le jeune Elham, 14 ans, assis au piano où ses doigts virtuoses flattent Chopin. Mon papa était un musicien amateur. Il avait caché l'harmonium et les tablas, parce que les talibans cassaient les instruments qu'ils trouvaient. Il ne m'a jamais dit où il les avait cachés, pour ne pas me mettre en danger. »

Elham souligne la liberté retrouvée, se dit « heureux et chanceux », bien que prudent. « Dès qu'il fait noir, la vie s'arrête à Kaboul. C'est trop dangereux. Je rentre à la maison avant. Je fais mes devoirs et je joue à la console. »

Comme beaucoup de compatriotes, il rêve de partir à l'étranger pour étudier. Mais ils sont surtout nombreux à rentrer : toute une génération de trentenaires, nés à l'étranger parce que leurs parents avaient fui la guerre, retrouvent Kaboul – et la découvrent. « Je ne connais pas beaucoup mieux la ville que vous », lance Ghafar Azad, un jeune cinéaste qui allie réalisation commerciale et travail personnel. Pour Tolo, l'une des soixante chaînes de télé nationales, il a réalisé la série Eagle 4, l'histoire de héros afghans qui résistent à des attaques de fondamentalistes – la structure du scénario est calquée sur la série 24 heures. « La moitié du salaire va à ma famille, l'autre à mes films plus personnels. Je fais des documentaires à destination des Afghans, même s'ils préfèrent évidemment les films indiens ou pakistanais. Il faudrait que le gouvernement s'engage et nous aide financièrement. »

Pour pouvoir diffuser ses documentaires à la télévision, Ghafar doit… payer. « Le retrait des financements internationaux va encore compliquer la situation. Il y a un risque important que les cinéastes afghans s'arrêtent ou s'exilent. Mais c'est ici que je veux travailler. »