La course aux décibels

STAGIAIRE

mercredi 01 août 2012, 12:07

Au fil des ans, les artistes n'ont cessé de « monter le volume » en studio. Séduire les programmateurs radio et le public est, dans un contexte de concurrence exacerbée, l'objectif visé par ce son « gonflé aux hormones » à l'enregistrement. Mais cette débauche sonore anéantit la plupart des nuances.

La course aux décibels

Les méthodes d’enregistrement ont évolué avec les années : de la captation live à l’époque de Sinatra, on est passé à des studios faisant appel aux innovations technologiques les plus récentes

Le niveau sonore des enregistrements de musique moderne a été en constante augmentation ces cinquante dernières années.

Tous ne souffrent pas de la même manière…

Avril Lavigne et Katy Perry aiment le gros son, Bon Iver et Leonard Cohen, la subtilité… Le rap, le hip-hop, la techno, le rock, l'electro et la nouvelle pop montent dans les décibels. Le folk, le jazz et le blues, où la profondeur des mélodies importe plus que la puissance du son, respectent davantage les nuances…

C'est l'une des conclusions tirée par la chercheuse Joan Serra, du Conseil national de recherche espagnol, après avoir analysé près d'un demi-million de chansons enregistrées entre 1955 et 2010 (Le Soir des 28 et 29/7).

Joël Girès, assistant en sociologie à l'ULB, confirme cette tendance. Sa conclusion : la valeur du niveau sonore s'accroît en moyenne de 0,343 décibel à chaque nouvelle année de production. Ce sont les grosses maisons de production, les « majors », qui augmente davantage le volume lors des enregistrements.

Et c'est bien du niveau du son intrinsèque, lors de l'enregistrement du morceau en studio, qu'il est ici question.

Qu'est ce que cela signifie exactement ? Finis les crescendo, les piano, les forte« Tout se trouve sur le même pied d'égalité ; un coup de fusil finit par être du même niveau sonore qu'un chuchotement… », vulgarise un ingénieur du son d'une radio francophone belge. Bref, plus ce niveau augmente, plus la diversité du son diminue. « On vise ainsi un son plus fort qu'un autre artiste pour être remarqué par le programmateur radio ou pour sonner plus fort que la chanson précédente sur l'Ipod. Un jeu absurde lié à la concurrence entre artistes… », indique Joël Girès.

Pour Peter Soldan, ingénieur du son aux studios Dada, « cette course à la puissance virtuelle a débuté avec Californication des Red Hot Chili Peppers en 1999. La course aux décibels était lancée. Mais certains styles sont plus influencés que d'autres… » Les Queens of the Stone Age, Avril Lavigne, Katy Perry compteraient parmi les artistes enregistrant à un niveau sonore particulièrement élevé.

En 2008, le très sérieux Wall Street Journal se fait l'écho de fans du groupe de metal Metallica, qui estiment eux-mêmes que le son de leur album est trop fort. L'ingénieur du son aurait alors affirmé : « Croyez-moi, je ne suis pas fier d'être associé à cela. »

À l'inverse, Leonard Cohen, Jeff Buckley, Bon Iver privilégieraient encore des niveaux sonores dynamiques et nuancés.

L'augmentation du volume passe inaperçue pour la plupart des auditeurs. « Mais le petit jeune qui va en club a besoin d'un son fort. C'est de la “psycho-acoustique” : plus ça va fort, plus c'est joli pour le cerveau ! », rigole Peter Soldan.

Joël Girès s'est intéressé au point de vue des artistes qui évoquent cette guerre du son, entre concurrence et authenticité.

Pour le rappeur Akro, se mesurer de cette manière aux autres artistes est inévitable aujourd'hui : « Tu ne peux pas te permettre d'être dix décibels en dessous du morceau précédent. » Pour d'autres, il faut trouver l'équilibre, « être aussi fort que les autres en gardant quelque chose d'audible… », indique le groupe electro Spirit Charter interrogé par Joël Girès.

On augmente donc le niveau sonore, même si cela fait perdre en qualité, parce que ce son « boosté » capterait davantage l'attention de l'auditeur…

Par ailleurs, « Le mastering (égalisation des sons, montages, compression, NDLR), rend le morceau transportable de l'ordinateur au casque, aux “petits baffles”… Aujourd'hui beaucoup de gens écoutent de la musique sur ces supports, qui ne rendent pas les sons graves, complète Peter Soldan. C'est ce que nos clients veulent. Mais bien que le client soit roi, nous les prévenons que le son sera moins beau. Même si – nous le savons – le plus souvent, cela ne change rien à leur décision. » La dynamique des nuances passe donc à la trappe… Un cauchemar pour des ingénieurs du son, selon Peter.

La concurrence touche l'industrie musicale à divers niveaux : baisse des ventes, disparition programmée du CD… Tous les moyens sont donc envisagés pour rester dans la course. Les ingénieurs du son se demandent même jusqu'où cela ira… sans déclencher la grogne des auditeurs : « Certains ingénieurs pensent même à changer de boulot. »

Avec la renaissance du vinyle en tant qu'objet « dans le coup », l'alternative à cette guerre du volume est peut-être toute trouvée !