Jazz : Gouvy is groovy

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

dimanche 05 août 2012, 12:37

On connaît la formule lancée par le saxophoniste américain Johnny Griffin il y a quelques années. Il avait raison. Mais avant de groover, Gouvy sonne juste le plaisir de la campagne.

Jazz : Gouvy is groovy

Brecker et Ambrosetti c J-C Vantroyen

La ferme de la Madelonne, où se déroule ce festival en trois jours, deux jours jazz, un jour blues – c'est ce dimanche –, appartient à Claude Lentz. Et quand on vient à son festival, on se promène dans son jardin. C'est là qu'est monté le chapiteau, c'est sous ses arbres qu'on boit et qu'on mange, c'est dans sa ferme que se déroule la version club. Samedi, il y avait du soleil et de la douceur. C'était idoine. La musique l'était aussi.

Claude Lentz a le chic de colorer son programme de belle façon. Ce samedi, il y avait du big band avec le Belgium Jazz Big Band, de l'iberian jazz avec Jose Luis Gutierrez Quartier, du jazz manouche avec le Trio Winterstein et le duel de trompette avec Randy Brecker et Franco Ambrosetti.

Brecker-Ambrosetti. De duel, il n'y en a pas eu vraiment. Brecker, 66 ans, et Ambrosetti, 70 ans, se connaissent depuis 1966. Ils n'ont plus joué ensemble depuis 15 ans, mais Randy s'est glissé dans le quartet de son ami sans grande difficulté : c'est un artiste. « C'est la première fois qu'on se produit ensemble avec mon quartet, explique le Suisse Franco Ambrosetti. Avec Randy, on a fait le programme par internet. J'espère que ça vous plaît. » Et ça nous a plu, sans surprise.

L'Américain Randy Brecker est un roi de la trompette, dont il joue avec une facilité apparente. Il intervient tout franchement, comme s'il dessinait des riffs de guitare, et se lance dans des solos époustouflants de clarté et de brillance. Franco Ambrosetti joue du bugle, et c'est toujours plus sourd, plus mystérieux ; il possède autant de virtuosité que son pote US mais emprunte des voies plus détournées. A deux, prenant les chorus tour à tour ou s'interpellant comme dans une conversation animée, l'effet est parfait, d'autant que, derrière, le trio rythmique assure, avec Riccardo Fioravanti à la contrebasse, Stefano Bagnoli à la batterie (il jouait avec Paolo Fresu aux Leffe Jazz Nights) et l'excellent pianiste Antonio Farao. Il a fallu le premier morceau, une composition de Brecker, pour mettre le groupe en place et puis le « Norwegian Wood » des Beatles pour se lancer vraiment, ensuite c'était parti pour le plaisir de jouer pour les uns, d'écouter pour les autres. Un Joe Henderson, le « Love like ours » de Dave Gruslin, le « Seven steps to heaven » de Miles Davis ont achevé de conquérir un public nombreux – le chapiteau était plein – et conquis par l'évidence et l'émotion portées par ces deux solistes exceptionnels.

Belgium Jazz Big Band. Un big band pour commencer la journée, c'était parfait. Celui de Mimi Verderame, à la batterie, assure. Seize musiciens sur scène. Avec des pointures comme le trompettiste Carlo Nardozza ou le contrebassiste Hendrik Van Attenhove. On se serait cru au temps des grands orchestres, comme ceux de Benny Goodman ou Dizzy Gillespie. Ca swingue, ça chaloupe, ça donne envie de danser comme dans les clubs des années 1950. Des solos un peu mystérieux et inattendus de Nardozza, un chorus très réussi du tromboniste Claude Remacle, un autre du trompettiste Jean-Paul Steffens et un solo quasi free du sax Tom Callens. Sur des musiques enthousiasmantes, comme « Nardis » de Miles Davis, « Anna Maria » de Wayne Shorter, « Miniature Brain » de Verderame lui-même, « Night in Tunisia » de Gillespie. Et l'apparition en guest – star de cette personnalité du jazz belge, Robert Jeanne, 80 ans et qui ne manque ni de souffle ni de talent, qui a enroulé un chorus comme on le faisait dans le West Coast Jazz des années 50.

Eric Fusillier Jazz Quartet. Un petit tour au club, qui ne peut accueillir tous les amateurs mais où l'ambiance est propice à un jazz de proximité, intime et interactif. L'ennui, c'est que les horaires se chevauchent souvent, entre club et chapiteau, et que, dès lors, c'est le seul groupe que j'ai vu dans la ferme. Un très beau quartet. Eric Fusillier assure une base simple mais lyrique, Antoine Cirri joue efficace et léger à la batterie, Jacques Pirotton emplit la salle des arabesques formidables de sa Gibson et le sax Joe Higham développe un phrasé doux et velouté. Les compos de Fusillier sont belles et attachantes, comme ce « Vent debout » que j'ai particulièrement aimé.

Trio Winterstein. Le jazz manouche n'est pas particulièrement ma tasse de notes. Mais les frères Brady et Hono Winterstein, de Forbach, baraqués comme des videurs de boîtes de nuit, aux biceps déchirant quasi les manches des t-shirts, ont soulevé la ferveur. Brady à la guitare solo, Hono à la guitare rythmique, Xavier Nick à la contrebasse forment un trio exceptionnel. Le doigté de Brady, sa vivacité sur les cordes, sa virtuosité nous plongent dans un rêve où apparaît le maître Django Reinhardt. Leur set est un hommage à la musique du manouche né à Liberchies, dans le Hainaut, mais va au-delà de cette commémoration. Brady s'approprie les musiques de tous pour en faire la sienne, virevoltant sur le manche de sa guitare. Mais il ne s'agit pas que d'un exercice technique : l'artiste nous étonne, certes, il nous émeut aussi.

Jose Luis Gutierrez Quartet. Là, c'est la surprise totale. Jamais entendu parler de ce saxophoniste alto et soprano. Bravo à Claude Lentz de l'avoir déniché. « C'est l'expérience, nous dit-il. J'aime avoir un groupe espagnol au programme, mais j'ai décidé de chercher ailleurs qu'en Catalogne. J'ai trouvé ce groupe sur le net. » Nez fin, le Claudy. La prestation du quartet ibère a enlevé l'adhésion totale d'un public debout. On oscillait entre le rire, les larmes, le bonheur, on avait envie de lancer des « ole » à tout va et de méditer quasi en même temps. Parce que c'est une musique versatile que le groupe de Valladolid nous donne à entendre. Des compositions impeccables de Jose Luis Gutierrez nourries du folklore, du jazz, de ses souvenirs, de ses émotions. Et une prestation qui tient autant du spectacle que du concert, sans cependant jamais altérer la qualité de la musique. C'est qu'entre Jose Luis Gutierrez et le batteur Lar Legido, c'est à qui imaginera les percussions les plus originales, les plus inventives, les plus inattendues. Gutierrez tape de la cuiller sur une poêle Tefal, Legido joue aux poupées animales qui couinent, le premier écrase du plastique devant le micro, le second lance des pois chiches sur ses cymbales, le premier pianote sur son soprano, le second décolle du papier

collant et ça fait des « scraaaaatch » déchirants… C'est facétieux, mais ça colore de belle façon une musique très flamenco – et la présence du guitariste Pedro Medina, issu du flamenco – en est la preuve.

« Je suis influencé par le folklore espagnol et le flamenco est une partie du folklore espagnol, nous dit Jose Luis Gutierrez, interviewé après le concert. Mais je suis aussi nourri de musiques arabe, juive et chrétienne. Des musiques qui viennent du cœur. Mes compositions, c'est le souvenir d'un livre, d'une maison, d'un paysage, d'une manière de voir les choses, d'un adieu. Le souvenir d'une vie, de tout ce que la vie nous enseigne. » Jose Luis embouche plus souvent son sax soprano que l'alto. Le soprano a une belle sonorité, un charme particulier. Et l'Espagnol lui donne une vie pleine, riche, multiple. De la mélodie au cri arraché au cœur, du murmure à l'ample déploiement quasi symphonique. A ses côtés, Pedro Medina joue superbement à la guitare et Marco Nimietz assure la cohésion du groupe avec une contrebasse très rythmique et très inventive. A la flûte, genre bansouri, Gutierrez explore toutes les possibilités, soufflant dans tous les trous, extirpant des sons inouïs. Aux sax, il est versatile, passant du doux au riff, du silence à l'explosion, avec des accents espagnols – on dirait parfois du Albeniz jazzé – mais aussi orientaux, balkaniques, sépharades, kletzmers…

« Je ne cherche pas à suivre les domaines déjà empruntés, explique Jose Luis. C'est aussi la surprise qui fait surgir des émotions. Alors on cherche des sonorités nouvelles. » Sans peur, avec cette débauche d'effets percussifs et de spectacle, que ça devienne du cirque ? « Non, il faut utiliser n'importe quelle émotion, l'hypnose, la magie, le spectacle. En concert, il y a de l'espace pour tous, il y a une partie ouverte où on peut lancer n'importe quoi. » Pedro Medina confiait que lui-même ne savait pas ce que Jose Luis et Lar allaient inventer comme nouveaux gadgets percussifs avant le concert… Mais, rappelons-le, le concert ne se résume pas à cette partie audio-visuelle : la musique est là, et bien là, avec toute sa mosaïque d'émotions.

Le quartet a enregistré un album, Fruit Salad, chez Iberjazz. Tous les CD qu'il avait apportés ont été vendus en quelques minutes. C'était pour Jose Luis Gutierrez une première en Belgique, lui qui venait de ramener du Festival de jazz de Brême le titre de meilleur groupe. Nous espérons qu'un producteur le fasse revenir chez nous : il faudra alors que vous alliez le voir. Lui aussi n'attend que ça, enchanté qu'il était de l'accueil que lui a offert Gouvy. En attendant, surfez sur son site, joseluisgutierrez.com : il y a même une version en français.