Fabrice Alleman enchante un Gaume Jazz ensoleillé

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

dimanche 12 août 2012, 15:14

Dans une ambiance confortable et bon enfant, le Gaume Jazz a vu défiler notamment sur la scène Hamster Axis of the one-clic Panther, Blue Mondays, GanSan, Habib Koité – Eric Bibb et une carte blanche à Fabrice Alleman.

Fabrice Alleman enchante un Gaume Jazz ensoleillé

Le petit village de Rossignol est bien mignon sous le soleil d'août. Mais encombré ces jours-ci : c'est le Gaume Jazz, et les voitures se parquent partout où il y a de la place. Le festival se tient dans une grande pelouse bordée par des bois. Un grand chapiteau pour les grands concerts, une scène de plus, un amphithéâtre, une salle en dur : les occasions d'entendre de la musique se multiplient. D'autant que la jolie petite église accueille encore des concerts. Cela a un inconvénient : malgré tous les efforts de Jean-Pierre Bissot, l'organisateur, les concerts se chevauchent parfois. Cela a un bel avantage : celui de laisser jouer les élèves de tous âges qui ont suivi les stages conduits par le saxophoniste Thomas Champagne et le chanteur François Vaiana ; pour eux, c'est un beau jour, pour les spectateurs aussi. Le groupe Jaune Toujours a même joué avec Les Petits Gaumais du jazz, un groupe d'enfants qui chantaient avec bonheur et vivacité. Cela fournit au Gaume Jazz une atmosphère confortable, bon enfant, participative agréable. Agrémentée par les effets bienfaisants (si on n'exagère pas) de l'Orval ou de la Rulles.

Hamster Axis of the one-clic Panther. Un nom bizarre pour ce groupe anversois, mais une musique acérée, énergique, enthousiaste. Ces cinq jeunes gens jouent du jazz résolument d'aujourd'hui, sans tomber dans la mode du métissage à tout va, creusant profond dans les racines du jazz pour en exhumer la liberté, la dynamique, le raffinement qui en font l'essence. Bram Weijters, le pianiste (absent samedi et remplacé par l'excellent Free Desmijter), et Lander Van den Noortgate, le sax alto, composent les musiques de ce groupe détonnant. Et elles sont belles : des thèmes forts, aux accents parfois soul, parfois dramatiques comme dans une église de Harlem, qui ouvrent de larges espaces aux solistes qui les remplissent avec énormément de précision et d'imagination. « There's no such thing as », « War for peace », « That's it for now », « What's wrong ? », « Small zoo » (le titre de leur album dont on a dit beaucoup de bien dans le Mad) s'égrènent sur la base d'un rythmique efficace et expressive formée par le contrebassiste Janos Bruneel et le batteur Frederik Melyzer. Le sax alto et le sax ténor (Andrew Claes) s'engouffrent dans les espaces libres pour imaginer des mondes nouveaux.

Cela fait cinq ans que ce groupe existe. Et deux ans que l'album Small Zoo est sorti. Et ? « Chaque fois qu'on joue ensemble, on se dit : allez, il faut continuer, c'est formidable », confesse Andrew Claes. « Mais ensuite, il y a la vie. Chacun joue aussi dans d'autres projets, Bram avec un groupe à Seattle, Frederik dans un band pop, moi je fais de la musique électronique. On a joué dans la tournée des Jazz Lab Series en Flandre. Et maintenant, les contrats s'espacent. On aimerait bien sortir un deuxième album, nous avons de nouveaux morceaux, mais… » Mais la vie est dure pour les jeunes musiciens de jazz, c'est vrai. Et la Belgique un petit pays…

Blue Mondays. Une belle découverte, dans un tout autre style. Le concert se tenait dans la petite salle, et c'était bien, parce que trio a besoin d'intimité pour raconter ses histoires. François Vaiana chante, avec Lara Rossel à la contrebasse et Benjamin Sauzereau à la guitare. Un peu de soul, un peu de blues, des réminiscences de Cole Porter parfois, des textes nostalgiques, une mise en place parfaite. Le fils du saxophoniste soprano Pierre Vaiana a une belle voix profonde et expressive, Benjamin Sauzereau sort des accents déchirants ou rock de sa guitare assez country, et Lara Rossel assure une rythmique lyrique à la contrebasse. De belles chansons, comme le » Inner City Blues » de Marvin Gaye, magnifiquement interprétées. Un trio qu'on veut revoir.

GanSan. Là, on est en plein dans le métissage. Gan San, formé de deux Marocains, d'un Togolais et de trois Belges, fait une sorte de jazz rock berbère. C'est d'une énergie folle, assurée par les drums d'Octave Agbekpenou, les percussions d'Ahmed Khali et la basse de Luc Evens. Au violon et au ribab, Bouhssine Foulane ; à la guitare, Nicolas Dechêne ; au sax soprano, Ludovic Jeanmart, maître d'œuvre de projet mixte. « Targha », « Elégie berbère », « White night at Casa Negra », « Timanssit », « Tamount Ifassen » soulèvent l'enthousiasme du public. Et c'est vrai que c'est une musique énergisante, qui donne envie de bouger, de danser aux sons orientaux du soprano. Bouhssine Foulane a revêtu son bel habit traditionnel, il gratte son ribab, une sorte de violon-guitare à une corde, comme un rocker. Et ça donne du peps. Mais, malgré les beaux solos de Nicolas Dechêne à la guitare et les chorus envoûtants de Ludovic Jeanmart, cette musique se répète. Et l'énergie lasse petit à petit.

Carte blanche à Fabrice Alleman. Le saxophoniste a reçu carte blanche du Gaume Jazz, c'est une habitude du festival. La veille, c'est le percussionniste Stéphan Pougin qui l'avait reçue, et il a osé et réussi, nous dit-on parce qu'on n'y était pas, un mélange détonnant de musiques balkanique et brésilienne. C'est une autre forme de métissage que Fabrice Alleman a tentée, et réussie aussi, ce samedi à Rossignol : mêler combo de jazz et quatuor à cordes. Les tentatives de mélange jazz-classique se sont multipliées depuis longtemps. Et se sont souvent soldées par des mièvreries sans aucun intérêt. Si les arrangements tombent dans la variété plutôt que dans la bonne musique, c'est immédiatement le cas. Fabrice Alleman a d'abord beaucoup d'intelligence, il s'est ensuite entouré d'un expert : c'est Michel Herr qui a écrit les arrangements pour cordes, et nous ne pouvons que dire bravo. Il a réussi à donner du dash à un quatuor à cordes, qui se prend parfois ici pour un quatuor à rock, lâchant aux violons, alto et violoncelle des riffs dignes d'un groupe de heavy metal, tout en jouant son rôle de quatuor classique, porté sur le contemporain, à certains moments forts du concert.

Fabrice Alleman a aussi eu le chic de s'adjoindre les services du contrebassiste Reggie Washington, impressionnant de solidité, du guitariste Fred Favarel, dont les solos furent éblouissants ; et de l'extraordinaire perc ussionniste argentin Minino Garay, dont les interventions sont éblouissantes de subtilité, de force, d'énergie et d'imagination. Et puis il y a Fabrice Alleman, remarquable saxophoniste qui a ici choisi le soprano pour s'exprimer. Et tout au long des compositions de deux Argentins (« Lalozane » et « Provincian » et des siennes (« Three of four of… », « What's love ? », « J.J. », il impose son extraordinaire talent d'improvisateur, plein de finesse, de pureté, d'émotion et de couleurs, comme la chemise qu'il portait, toute droite venue des riantes années 60-70.

« Quand on m'a proposé cette carte blanche », dit Fabrice, « j'ai pensé très vite à Minino Garay et à Reggie Washington. J'avais entendu Fred Favarel avec Phil Abraham et Hein van de Geyn, je le voulais aussi. Et puis j'ai baigné durant mes années d'étude dans Bartok, Debussy, Ravel ? J'ai toujours rêvé d'une connexion, d'une conjonction avec un quatuor à cordes. MP 4 était l'idéal pour cette tentative. » Bravo à lui d'avoir imaginé cela. Bravo à Daniel Léon, au son, d'avoir rendu cette profusion de son homogène et parfaite.

Habib Koité – Eric Bibb. Un bluesman américain (Eric Bibb) plus un bluesman malien (Habib Koité) égale du blues métissé. Décidément, le mélange des genres était à l'affiche ce sa medi à Rossignol. La voix profonde et la guitare grave de Bibb, la voix plus haut perchée et la guitare plus svelte de Koité font bon ménage. Un perc ussioniste sur une sorte de calebasse impose un joli rythme à cette suite de morceaux tantôt plus teintés blues US tantôt plus musique malienne. C'est plus qu'agréable, et même franchement chouette, d'ailleurs le public marche à fond. Mais les 3-4 premiers morceaux écoutés, on n'éprouve plus de surprise. Tout est dans la même ligne, dans le même rythme. Il manque à ce beau projet le souci de nous étonner.