Klara et la mémoire d'Auschwitz

MICHELE FRICHE

vendredi 12 novembre 2010, 09:55

C'est une fiction, mais elle est cruelle et violente comme la réalité. Elle ouvre des abîmes sur les victimes et les bourreaux.

Klara et la mémoire d'Auschwitz

Le face-à-face entre Isabelle Paternotte (Angélika) et Anaël Snoeck (Klara) Fascinant et terrifiant © D R

Première image, en contraste : un sol de sable et de gravats, et des troncs minces de bouleaux. Mobiles, ils deviendront traces de lieux, de vies, de tout ce qui sépare… Une jeune femme rayonne, toute pimpante dans sa robe fleurie. Angélika dit son journal de juillet 1945 : « Klara est revenue. » Avec sa minuscule valise d'enfant en carton, elle surgit de ce bois de bouleaux. Il y en avait autour du camp d'Auschwitz-Birkenau. Ils sont encore là dans sa tête, émaciée, fantomatique, aux immenses yeux cernés de ce qu'elle a vu.

Pratique

(1) Ed. Maurice Nadeau, 2002. Adaptation de l'auteur et de Carole Drouelle.

Théâtre Blocry, Louvain-la-Neuve, jusqu'au 25 novembre. 0800-25.325. www.atjv.be

« On ne devrait pas dire survivante, mais sous-vivante. Je pue la mort. Je peux encore rire, mais pleurer, non. Je ne suis pas une belle figure de victime, plusieurs fois, j'ai tué. » Ainsi parle Klara, en lambeaux de phrases brèves, sèches, absentes, avec l'accent allemand, mais jamais avec la langue qui est pourtant la sienne. Elle est morte à l'intérieur, Klara, et refuse de voir sa fille, élevée par Angélika. Elle partira seule à Londres, emportant ses appareils de photographe. Là-bas, elle faisait beaucoup de photos, sans appareil, avec ses yeux…

Un écart insondable

« Klara comme un chantier » (de démolition ou de reconstruction… ?), ce sont les mots ultimes d'Angélika, qui a tenté de la ramener parmi les vivants et de comprendre l'incompréhensible. Un face-à-face maïeutique et un écart insondable entre Klara, femme de cendres, et Angélika, la compassion impuissante.

Anaël Snoeck (Klara) fascine et terrifie de bout en bout et Isabelle Paternotte (Angélika) joue sur une très belle palette de nuances, toutes deux dans une intense sobriété ponctuée de silences, qui laisse l'émotion surgir jusque dans le regard de ces formidables interprètes. C'est dire la force subtile, sans complaisance, de la mise en scène de Patrica Houyoux.

Nul besoin d'illustrer en images, vidéos ou corps expressionnistes, ces fragments de la réalité des camps, ou plus exactement de la survie de Klara. Pas de musiques, mais le son violent des mots. Ce texte très construit, vertigineux par les abîmes qu'il ouvre sur l'être humain victime et bourreau, n'est pas un témoignage réel, mais une fiction, parue en roman (1), puis adaptée pour la scène. Son auteur, la Française Soazig Aaron, née en 1949, n'a pas connu les camps. Son Non de Klara, créé au Festival de Spa en août, revient dans l'intimité de Blocry. Dur, mais indispensable.