L'homme politique en plein marécage

CATHERINE MAKEREEL

vendredi 18 novembre 2011, 10:30

Qui eût cru qu'un batracien puisse inspirer à ce point le théâtre ? Gagnez 10x2 places pour découvrir "De la nécessité des grenouilles" à l'Atelier 210

L'homme politique en plein marécage

Trois hommes complotent pour conserver le pouvoir dans une ville au bord de la faillite © dr

CRITIQUE

Qui eût cru qu'un batracien puisse inspirer à ce point le théâtre ? Que cette chose gluante ait des leçons philosophiques à donner ? C'est un fait pourtant, la grenouille jette ces temps-ci de passionnants pavés dans la mare de nos scènes. Depuis le formidable Habit(u)ation d'Anne-Cécile Vandalem, on était devenu familier de cette allégorie selon laquelle, si on jette une grenouille dans l'eau bouillante, elle s'échappe. Mais si on plonge cette grenouille dans de l'eau froide progressivement portée à ébullition, elle manque alors de vigilance et s'engourdit pour finalement mourir, ébouillantée. Métaphore de la condition humaine incapable de réagir devant les marasmes qui l'environnent, dans la sphère intime ou publique, l'amphibien est au cœur d'une nouvelle pièce, De la nécessité des grenouilles de Virginie Thirion, une pièce singulière sur le thème du pouvoir.

Tout dans la mise en scène de Sofia Betz prend au dépourvu, désarçonne. A commencer par le décor : une cabine de sauna plantée sur une herbe synthétique, artificielle aire de détente où trois hommes complotent pour conserver le pouvoir dans une ville au bord de la faillite. Il y a le leader, charisme indéniable mais tête creuse. Pour penser à sa place – imaginer les concepts et écrire les discours – son conseiller et son éducateur ne le quittent pas d'une semelle. Le trio laisse présager la portée critique de la pièce : un monde politique où les hommes s'occupent plus de communication que de solutions, où la manipulation prime sur les convictions. Nos trois hommes gouvernent une ville menacée par les délocalisations, et donc, à plus long terme, la désertification. Leur solution ? Aménager une réserve naturelle en nouveau site industriel. Pour contrer leurs rivaux écologistes, les compères déclenchent une invasion de cochons afin de surfer sur un climat de peur pour passer leurs mesures en force. Sauf que l'idée va déraper.

Mais peu importe cette histoire rocambolesque, ce qui compte surtout ici, ce sont les gesticulations pathétiques et hilarantes de ces spin doctor du dimanche, dans une mise en scène qui grouille de bonnes idées. Comme cette girouette surplombant le sauna, tournant dans toutes les directions plus vite que les personnages ne sentent le vent tourner.

Marx Brothers de la politique moderne, les comédiens sont impayables. Splendide mégalomane, Karim Barras est un leader plus fort au golf que dans les débats publics. Homme de l'ombre et souffre-douleur né, Baptiste Sornin nous bluffe dans le rôle du peureux conseiller. Cédric Eeckhout finalise tout cela avec une savoureuse mesquinerie. Tous trois cuisant dans leur sauna ne s'en sortiront pas mieux que la grenouille, pas mieux non plus que les masses qu'ils manipulent, engourdies par un système d'une cuisante médiocrité.

Jusqu'au 3 décembre à l'Atelier 210, Bruxelles.