« Je suis ici parce que je peux »

JEAN-MARIE WYNANTS

jeudi 26 janvier 2012, 10:46

Fabrice Murgia crée au National le premier spectacle du projet Villes en Scène. Il y évoque la notion d'exil, dans une succession de tableaux visuellement superbes. Cette maîtrise de l'image et du son sert un propos jamais manichéen porté par de formidables comédiens.

« Je suis ici parce que je peux »

Seul, au milieu d’une nuit d’autoroute, l’homme exilé crie sa rage, son désespoir, son incompréhension face à ce monde où chacun voit l’autre comme un étranger © Cici Olsson

C'est trop bizarre d'avoir des idées pareilles si jeune. » Mardi soir, les adolescents présents à la première d'Exils au Théâtre National, étaient sous le choc.

« Villes en scène »  Un projet européen

Initié par le Théâtre national, le projet Villes en scène/Cities on stage, soutenu par la Commission européenne, rassemble six scènes européennes : Théâtre National, Folkteatern (Göteborg), Odéon-Théâtre de l'Europe (Paris), Teatrul National Radu Stanca (Sibiu), Teatro Stabile di Napoli, Teatro de La Abadía (Madrid).

Plus qu'un simple échange de spectacles, celles-ci ont mis sur pied un programme autour de la question du « vivre ensemble dans les grandes villes ». Outre Fabrice Murgia, les metteurs en scène Lars Norén, Joël Pommerat, Gianina Carbunariu, Antônio Araùjo, Emma Dante et Frank Castorf présenteront jusqu'en 2016 une série de spectacles en forme de regard sur une Europe en mutation.

Chaque ville prévoit aussi tout un programme d'activités avec des groupes de citoyens et de jeunes acteurs des pays partenaires.

« Exils » à Madrid ?

José Luis Gomez est directeur du Teatro de La Abadia, l'un des six partenaires du projet européen. Il fut avant cela directeur du Théâtre national et directeur du Théâtre de la ville de Madrid. Il s'est engagé avec enthousiasme dans le projet porté par le Théâtre National.

« C'est un très beau projet parce qu'il s'agit d'un partenariat entre un petit nombre de structures, avec des gens qui ont des idées claires et où les échanges peuvent se concrétiser de façon rapide. Aujourd'hui, les biens matériels traversent plus facilement les frontières que les biens culturels. Nous voulons faire bouger cela et confronter nos publics à d'autres réalités. »

La création de Fabrice Murgia l'a enthousiasmé. « Je vais faire tout ce que je peux, même en dehors du cadre du programme Villes en Scènes/Cities on stage, pour présenter Exils à Madrid. C'est un travail bouleversant qui évoque d'une façon extrêmement juste (au sens de justesse mais aussi de justice), la question de l'immigration. Il le fait d'une façon que je n'ai jamais vue. Souvent, il y a trop de paroles, de discours autour de cela.

De plus, on sent qu'il sait de quoi il parle. Il s'est énormément documenté sur le sujet mais au-delà de cela, il a ce thème dans son sang et ça transparaît dans le spectacle. C'est une grande chose de la part de Jean-Louis Colinet d'avoir parié sur ce jeune artiste. C'est ainsi que le théâtre peut aller de l'avant. »

Signature originale:

Pour son quatrième spectacle, Fabrice Murgia évoque le thème de l'exil. Il livre une pièce courte (un peu moins d'une heure) où le son et les images en disent largement autant que les mots.

C'est pourtant par ceux-ci que l'on commence avec une femme en uniforme surgissant devant le public qui papotait encore l'instant d'avant. D'un ton neutre, elle énonce quelques vérités terribles écrites dans une langue à la fois quotidienne et poétique qui révèle les qualités d'écriture du jeune metteur en scène : « On attendra la dernière seconde pour réaliser que c'était court, surtout ceux d'entre nous qui ont bien vécu ou ceux d'entre nous qui n'ont perdu que très peu d'amis. »

L'image prend aussitôt le relais avec cet homme à la peau noire qui, d'une cabine téléphonique, plaisante avec sa mère restée au pays. Mais la bonne humeur est feinte et son récit n'est qu'un leurre pour ne pas la décevoir.

Cet homme est médecin. Mais ici, il est clandestin. Quand on lui demande pourquoi il veut vivre ici, il répond simplement : « Parce que je peux ! »

À coup de phrases courtes, de tableaux visuels incroyablement parlants (le rai de lumière géant qui enferme toute la vie de l'employée surmenée dans une photocopieuse), d'utilisation magistrale du son et de la musique, Fabrice Murgia nous plonge dans les rêves, les angoisses et/ou le quotidien de ses quatre personnages.

Olivia Carrère, François Sauveur, El Hadji Abdou Rahmane Ndiaye et Jeanne Dandoy portent le tout avec une justesse incroyable. On est bouleversé devant cet homme qui s'est fait faire une poupée de lui-même à taille humaine, ce face-à-face entre l'exilé qui a la sensation de « s'effacer » et la jeune femme un peu paumée qui ne sait quoi lui répondre, la fonctionnaire calme et plutôt gentille qui se contente d'appliquer la loi sans état d'âme…

Fabrice Murgia fait ainsi surgir une foule de questions sur notre rapport à l'autre, le repli sur soi, l'incapacité de plus en plus grande à nous situer là même où nous sommes. Sans manichéisme ni grand discours, dans un formidable mélange de quotidien et d'onirisme.

Jusqu'au 11 février au Théâtre National, www.theatrenational.be .