Au grand magasin des illusions
JEAN-MARIE WYNANTS
lundi 23 avril 2012, 08:19
JEAN-MARIE WYNANTS
lundi 23 avril 2012, 08:19
Dur, dur d'être une gentille fille par les temps qui courent. Estelle travaille dans un « petit grand magasin » dirigé d'une main de fer par un directeur impitoyable. Elle fait partie d'une petite équipe dont les membres semblent plus ou moins solidaires face au tyran qui les dirige. On comprend pourtant très vite qu'Estelle occupe une place un peu à part dans l'entreprise. En gros, elle est la gentille fille un peu godiche dont tout le monde profite d'une manière ou d'une autre. Qu'il s'agisse de nettoyer les trucs les plus répugnants, de remplacer l'un ou l'autre, de faire des heures supplémentaires non payées, Estelle est toujours là. Le cur sur la main, prête à aider. Une vraie gentille dont certains se moquent ouvertement tandis que d'autres semblent touchés par sa disponibilité. Même l'épouvantable monsieur Blocq trouve grâce à ses yeux. Estelle explique avec candeur qu'il n'est pas vraiment mauvais et certifie à ses camarades qu'il y a du bon en cet homme. Il suffit de savoir le révéler.
Durant la première partie du spectacle, on assiste ainsi aux échanges entre la jeune femme prête à tous les sacrifices, ses collègues qui n'ont pas trop de scrupules à l'utiliser et le patron ignoble qui les dirige avec un cynisme écurant. La bonne, le méchant et les trouillards au milieu : chacun semble à sa place.
Pourtant, les choses vont bientôt déraper. Impossible de trop en dire ici sans briser le suspense que Joël Pommerat installe rapidement dans cette pièce très singulière, aux allures de feuilleton à rebondissement.
Disons donc simplement que le fameux directeur va tout à coup subir un coup du sort terrible et révéler soudain une autre facette de sa personnalité. Dans le même temps, la gentille Estelle va se retrouver en première ligne pour donner corps à la dernière lubie de Monsieur Blocq. Et on va petit à petit découvrir que les bons et les méchants n'existent pas et que tous possèdent des facettes multiples, tantôt émouvantes, tantôt carrément effrayantes.
Avec ce spectacle créé l'an dernier, Joël Pommerat a fait un tabac en France avant d'atterrir enfin à Bruxelles. On y retrouve la forme circulaire qu'il avait déjà employée, le public encerclant l'espace de jeu qui prend les allures d'une arène ou d'une piste de cirque. On retrouve aussi des acteurs magnifiques au premier rang desquels notre compatriote Serge Larivière dans le rôle du fameux monsieur Blocq dont on découvre qu'il est fasciné par le théâtre.
Car, comme toujours chez Pommerat, on évolue entre le réel et le fantastique, entre la fable sociale et la poésie, entre le merveilleux et le carrément flippant. Dans ce conte moderne où Estelle donne l'impression d'être une Cendrillon du XXIe siècle, rien n'est tout à fait comme on croyait l'avoir compris. Le spectacle, découpé en courtes séquences, fait avancer l'action à un rythme soutenu mais en prenant le temps des moments de silence, de rêve, d'angoisse.
Les meilleurs et les pires instincts de l'homme y sont convoqués, chacun pouvant être à la fois victime et bourreau. Et plus que jamais, Joël Pommerat affirme, au sein même de l'action, son amour du théâtre et de l'illusion du réel.
Théâtre national, du 23 au 28 avril, www.theatrenational.be .