« La Estupidez » par Transquinquennal à Liège

JEAN-MARIE WYNANTS

mardi 24 avril 2012, 10:01

Transquinquennal monte une pièce ébouriffante de Rafael Spregelburd. ● Un déluge d'histoires qui se télescopent, interprétées par les cinq mêmes acteurs. ● Un grand moment de théâtre déjanté et hilarant.

 « La Estupidez » par Transquinquennal à Liège

Tout peut arriver dans la chambre de ce motel de Las Vegas, même la rencontre alcoolisée entre un flic paumé et une hôtesse pas mieux lotie © Herman Sorgeloos

Deux flics, dûment casqués et bottés débarquent dans un motel de Las Vegas. Ils entrent dans une chambre, dialoguent de loin avec le réceptionniste, ferment soigneusement la porte et… s'embrassent à pleine bouche. Dès les premières minutes de La Estupidez (La connerie) de l'auteur argentin Rafael Spregelburd, on comprend que rien ne va se passer comme on pourrait s'y attendre.

Dans la même chambre, d'autres personnages vont défiler : deux demi-escrocs qui tentent de fourguer à des collectionneurs douteux la toile d'un peintre imaginaire ; une bande de potes qui s'offrent une bringue de quelques jours pour jouer au casino ; un type cynique à mort et sa femme muette clouée dans une chaise roulante ; un couple en crise et leur fils camé ; une journaliste dont la rubrique fait et défait les réputations… En tout, 25 personnages interprétés par cinq acteurs seulement.

Cette donnée n'a rien d'innocent puisqu'elle tient à la volonté de l'auteur lui-même et influe sur le contenu du spectacle et se superposent constamment, les acteurs devant passer de plus en plus vite d'un personnage à l'autre et finissant par changer de costume tout en jouant. Cette déglingue progressive est au cœur même du processus hilarant utilisé par Rafael Spregelburd.

Pour lui, en effet, le thème est certes important. Mais la forme, les procédés utilisés – et surtout le jeu des acteurs : « L'unique technologie du théâtre argentin », explique-t-il en souriant – le sont tout autant. Ainsi, La Estupidez (créé par Transquinquennal aux Tanneurs) fait partie d'un cycle inspiré par Les sept péchés capitaux de Jérôme Bosch. Mais là où certains se contenteraient d'illustrer les fameux péchés, Spregelburd s'intéresse avant tout à la manière dont Bosch les a représentés. Au-delà du thème, c'est le chaos propre à l'œuvre du peintre qui est au centre de l'action. Et le théâtre lui-même.

L'argent qui rend fou

On ne le perçoit pas immédiatement, les premières minutes du spectacle ressemblant à un vaudeville juste un peu déjanté. Mais plus le temps passe, plus la folie s'empare du plateau. Le sujet central, l'argent, est décliné de multiples manières (comment répartir une cagnotte entre vacanciers, comment résister à un détournement d'argent facile, comment escroquer des gogos, comment marchander une interview exclusive…) mais ce sont les interactions entre les personnages, les histoires, les différents niveaux de langage qui rendent l'ensemble de plus en plus irrésistible et font totalement oublier que la soirée dure un peu plus de trois heures.

Pour parvenir à tel résultat, il fallait évidemment une équipe de comédiens hors pair. Transquinquennal s'en sort brillamment. Si Stéphane Olivier reste en coulisses, se chargeant de la dramaturgie et de la régie son, ses camarades Miguel Decleire et Bernard Breuse sautent d'un rôle à l'autre avec une aisance incroyable, de même que Kristien De Proost, venue de la compagnie Tristero. Membre historique de la compagnie, Pierre Sartenaer est de retour et s'avère aussi irrésistible en mathématicien débordé par son génie qu'en flic bizarroïde ou en vacancier un brin ahuri. Mais la palme revient à une Mélanie Zucconi constamment éblouissante et hilarante, en journaliste énervante, en vacancière angoissée ou en épouse dépendante. Du grand art. S'en passer serait un péché.

Du 24 au 28 avril au Pôle Image Liège, rue de Mulhouse 36, 4020 Liège. Infos : www.theatredelaplace.be, 02-342.00.00.