Le zoo humain de Brett Bailey

CATHERINE MAKEREEL

mercredi 02 mai 2012, 12:36

En ouverture du KunstenFestivaldesArts, le Sud-Africain Brett Bailey expose son cabinet des curiosités du racisme européen avec « Exhibit B ».

Le zoo humain de Brett Bailey

Pour créer ses tableaux vivants, l’artiste a fait appel à des performeurs d’origine africaine installés en Belgique, ainsi que des demandeurs d’asile © DR

Les images du premier volet de ce projet en disent long sur la portée volontiers provocante des Exhibit Series : des têtes d'antilopes exposées à côté d'une Africaine immobile, comme des trophées animaux et humains ; une femme noire enchaînée sur le lit d'un officier des Forces coloniales allemandes ; un homme nama (peuple d'Afrique) derrière une vitrine de verre, ou cet autre tableau vivant intitulé Survie du plus fort : immigré soudanais étouffant sur un vol de rapatriement (1999).

Avec sa compagnie Third World Bunfight (qu'on pourrait traduire par « Le banquet du tiers-monde »), Brett Bailey ne fait pas dans la dentelle. On avait découvert l'artiste sud-africain au KunstenFestival en 2005 avec Big Dada, spectacle grand-guignolesque et satirique mêlant pop art, gospel et musique traditionnelle pour raconter la grandeur et décadence du dictateur Idi Amin Dada. On est loin cette fois du style intentionnellement grotesque et bariolé de Big Dada, tandis que la série Exhibits propose une installation-performance beaucoup plus sobre, que l'on parcourt comme un musée, comme un zoo où sont exposés de véritables êtres humains pour s'interroger sur le chemin parcouru depuis les dioramas ethnographiques de l'époque coloniale jusqu'à la problématique des demandeurs d'asile et les dérives xénophobes de certains partis politiques européens.

Le projet a connu un premier chapitre, Exhibit A, en Autriche et en Allemagne, avec un focus particulier sur la colonie allemande du Sud-Ouest africain. Aujourd'hui, avant d'attaquer l'histoire britannique et portugaise des colonies, le second volet débarque donc à Bruxelles pour le KunstenFestival en élargissant cette fois le spectre au passé colonial français et belge aux Congos. Exhibit B prendra place dans l'église du Gesù, dont le couvent est occupé par des sans-abri. Car si le travail de Brett Bailey rouvre les blessures du colonialisme, de l'exploitation brutale des ressources naturelles et des humains, du darwinisme social et de l'humiliation des représentations du « bon sauvage » au XIXe siècle, il fait aussi le lien avec les politiques d'immigration et le racisme latent qui gangrène l'Europe aujourd'hui.

« Dans les grandes expositions universelles du XIXe siècle, on emmenait les visiteurs dans des jungles reconstituées, au milieu d'hommes et femmes à moitié nus, dansant sur des os humains, encourageant les stéréotypes d'Africains réduits à l'état sauvage, animal, souligne Brett Bailey. Aujourd'hui, quand on voit que des individus sont morts sur des vols de rapatriement forcé, et les conditions dans lesquelles sont maintenus les sans-papiers, à qui l'on nie les droits élémentaires comme la santé ou le logement, on se dit que ces personnes ne sont pas non plus reconnues comme des êtres humains. »

Pour créer ses tableaux vivants et retourner cette fois le regard sur les Européens, l'artiste a fait appel à des performeurs d'origine africaine installés en Belgique, ainsi que des demandeurs d'asile. « Certains sont des sportifs, d'autres sont musiciens ou danseurs, mais tous ont l'habitude d'être exposés au regard, c'était le critère le plus important. » Les spectateurs entreront un à un dans cette exposition pour déambuler à travers les tableaux et vitrines, accompagnés de textes détournant l'exotisme pour évoquer le racisme.

Du 4 au 9 mai à l'église Gesù, 165 rue Royale, Bruxelles. KunstenFestivaldesArts : Portrait-robot.