Le Kunsten dérange et on aime ça !

CATHERINE MAKEREEL

lundi 07 mai 2012, 11:15

Ouverture en coup de poing pour le Kunsten avec des spectacles qui nous chamboulent. Le Sud-Africain Bailey et le Croate Frljic déverrouillent solidement nos consciences. Ça promet pour les trois semaines à venir !

Le Kunsten dérange et on aime ça !

Dans la pénombre de l’église froide et décrépie, une Africaine torse nu tourne figée sur un socle, ses formes hottentotes livrées crûment aux visiteurs © Piet Janssens

CRITIQUE

Nos choix

Le Kunsten insolite

Hamlet à la télé. Le Teatr Weimar mélange Shakespeare aux séries télé scandinaves. « Hamlet II : Exit ghost », transforme la scène en studio de télé pour filmer un duo d'acteurs.

Du 9 au 12 mai au Théâtre 140.

Bruxelles vue du ciel. « Retroterra » vous emmène en haut d'une tour surplombant le ring et la banlieue. Muni d'un audio-guide, le public écoute la ville à travers utopies et mythes.

Du 12 au 18 mai au métro CERIA.

Invasion d'enfants. Après son succès à Avignon, Boris Charmatz dévoile « Enfant », un ballet où les enfants deviennent matière fragile et incontrôlable. Du 17 au 19 mai au National.

Business masterclass. Mi-spectacle, mi-foire commerciale, « Lagos Business Angels » confronte des businessmen nigérians et européens pour renverser les rapports Nord-Sud. Du 17 au 19 mai au KVS.

Féministes (dé)culottées. « Untitled Feminist Show » (ci-contre) subvertit avec humour et irrévérence les constructions sociales du masculin et du féminin. Du 23 au 26 mai au Kaaitheater.

On a rarement été aussi troublé, bouleversé. On vous met ici au défi de rester indifférents devant les tableaux vivants que Brett Bailey a installés dans l'église Gesu, en face du Botanique.

Ce sont des hommes et des femmes qu'« Exhibit B » offre aux regards des passants, comme une exposition coloniale d'antan. Dans la pénombre de cette église froide et décrépie, une Africaine torse nu tourne figée sur un socle, ses formes hottentotes livrées crûment aux visiteurs. À quelques mètres, ce sont deux Pygmées en pagne qui se tiennent immobiles au milieu de têtes d'antilopes et autres trophées de chasse. Devant eux, comme pour tous les stands de cette exposition, des fiches techniques mentionnent les caractéristiques morphologiques et l'origine des « spécimens » jusqu'à donner le degré de pigmentation de la peau.

On l'a compris, l'artiste Sud-Africain s'inspire des pratiques du 19e siècle, quand on exposait, vivants ou empaillés, de vrais Africains dans des mises en scène exotiques autour du « bon sauvage ».

Seulement ici, ces références sont détournées avec cynisme et sobriété esthétique pour dénoncer les massacres à très grande échelle, le comportement criminel des colons et militaires en place et le rabaissement d'humains au rang d'objets. S'il ne s'agissait que de cela, ce serait déjà énorme tant il reste malheureusement nécessaire d'ouvrir les yeux sur cette époque, en Belgique comme en Angleterre ou en France, pour combler l'aveuglement de certains et les lacunes de l'enseignement sur la colonisation. Mais Brett Bailey va plus loin en mêlant à ses reconstitutions « d'époque » des tableaux de notre époque.

Sous le titre « objet trouvé », des demandeurs d'asile nous dévisagent. Le corps immobile comme du marbre, ils nous regardent droit dans les yeux. Impossible de soutenir leur regard, d'évacuer ce sentiment de culpabilité. Sans aucun mot échangé mais en juxtaposant ces tableaux, Bailey trace un parallèle entre l'acceptation par nos aïeux des outrances coloniales et notre passivité aujourd'hui face au traitement barbare infligé aux sans-papiers.

Plus fort que n'importe quel débat sur le Congo belge, « Exhibit B » touche nos consciences au cœur, avec un sens visuel poignant. On reste bouche bée devant ces têtes noires alignées sur des socles chantant des arias cristallins. Dans le chœur de l'église, ce sont des fauteuils d'avion et une pauvre fille attachée et bâillonnée qui évoquent la mort de Sémira Adamu lors de son expulsion.

Terrible et magnifique performance donc qu'il faudrait prolonger pendant plusieurs mois pour y envoyer les ministres concernés et toutes les écoles.

« Exhibit B » jusqu'au 9 mai. www.kfda.be

L'enfant terrible des Balkans - Frljic flingue les nationalismes

Autre démarrage percutant avec le jeune metteur en scène croate, Oliver Frljic, et son « Damned be the traitor of his homeland » (Maudit soit le traître à sa patrie). Fidèle à sa réputation, l'enfant terrible des Balkans enchaîne les provocations pour démonter les ressorts du nationalisme qui a ravagé l'ex-Yougoslavie. Ca se dénude allégrement, ça mitraille et fusille dans des détonations assourdissantes. Les chants nationalistes alternent avec des défilés aux drapés patriotiques. Une fanfare à la Kusturica dérape en outrances sexuelles et les comédiens se déchaînent dans des insultes au public.

Il n'y a pas que de la provoc, même si celle-ci nous a bien fait sourire. Frljic prolonge son propos de questionnements autobiographiques et de problèmes moraux compliqués, là où des pays frères se sont entre-tués, où de nombreux artistes ont connu des périodes troubles, difficiles à assumer ou excuser. Étonnamment, ce spectacle fouette et abasourdit à la fois. La violence se fait presque clownesque mais en même temps insidieuse. Le nationalisme est une pente glissante, irréductible à une prétendue barbarie locale. Quand un des excellents comédiens interpelle méchamment le public belge sur ses querelles linguistiques et autres, le spectacle devient le plus drôle et glaçant. Surprise pour des Slovènes et des Croates que nous ne nous soyons pas (encore) tabassés !

Le 8 mai au Beursschouwburg.