Laurie Anderson brouille les pistes

JEAN-MARIE WYNANTS

mercredi 23 mai 2012, 10:30

Entretien Depuis des années, Laurie Anderson poursuit un parcours singulier entre musique, théâtre et arts visuels. Elle ouvre le festival Trouble.

Laurie Anderson brouille les pistes

La musique reste au cœur du travail de Laurie Anderson dont les compositions vont être enregistrées par le Kronos Quartet © DR

Autour d'un tapis brodé, quelques minuscules fauteuils font face à un vieux canapé. C'est sur l'un d'eux que Laurie Anderson vient s'installer dans ce lumineux salon situé au sixième étage du bâtiment qui abrite son studio, à deux pas de la Hudson River. Cheveux en pétard, elle parle d'une voix douce et calme, s'excuse de devoir nous quitter tout à l'heure pour se rendre au concert du Kronos Quartet qui va bientôt enregistrer plusieurs de ses compositions. Mais pour l'heure, entre un portrait du dalaï-lama et un autre, plus discret de Lou Reed dont elle partage l'existence, la créatrice de l'improbable tube O Superman, évoque le tout nouveau spectacle qu'elle vient présenter en ouverture du festival Trouble.

Musicienne, conteuse, vidéaste, photographe, peintre, sculptrice… Quelle part de vous va-t-on retrouver dans « Dirtday » ?

Ça a commencé comme quelque chose de plutôt musical. Et puis les choses se sont mélangées petit à petit. On peut y voir des tas de choses : commentaire politique, commentaire social mais il y a aussi des choses à propos des rêves, de l'évolution, des histoires personnelles, des événements du monde, des histoires à propos de mon chien… Je ne sais pas encore très bien ce que c'est car je ne l'ai encore fait que trois ou quatre fois.

Quel a été l'accueil jusqu'à présent ?

La semaine dernière, je l'ai joué à Boulder dans le Colorado. Se retrouver là, c'est comme faire un bond de quarante ans vers le passé. Tout le monde porte des dreadlocks, fume des pétards… Pas du tout l'Amérique du business et des cols blancs. Et ce public a reçu ça comme une sorte de comédie. Ils se marraient à peu près pour tout. Bien sûr, ils buvaient beaucoup de bière, vraiment beaucoup… On était dans une atmosphère de party plus que de spectacle. Mais c'était un peu choquant pour moi. Je me disais : Est-ce que j'ai créé un spectacle de stand up comedy ? Je ne pense pas. Je l'ai aussi joué à Sheffield en Grande-Bretagne devant un public beaucoup plus sérieux et les réactions étaient totalement différentes. C'est peut-être un de ces spectacles que le public définit tout autant que l'artiste…

Quel en a été le déclencheur ?

Nous sommes dans une année d'élections présidentielles… Je fais un peu ce que font ceux qui se présentent à une élection. Ils parlent de la manière dont ils voient le monde, pourquoi telle ou telle chose se passe, comment était le passé, comment sera le futur… Et à la fin, les gens votent pour celui qui a raconté la meilleure histoire. C'est assez choquant de se rendre compte qu'on peut bâtir tout un monde sur cela. Certains de nos politiciens de droite, comme Karl Rove (NDLR : principal conseiller de George W. Bush), qui est passé maître en ce domaine, disent : « Nous créons la réalité et vous n'avez plus qu'à vivre avec ça. »

Est-ce propre aux Etats-Unis ?

Non, vous voyez cela arriver dans différentes parties du monde. Il y a plusieurs manières de regarder votre pays, votre ville, votre quartier mais quand quelqu'un le définit avec des mots, tout à coup, vous dites : « Oui ! c'est exactement ça. » Je joue avec cela, particulièrement en termes de définition des choses.

C'est-à-dire ?

Par exemple, un des points de repère, c'est la NDAA (National Defense Authorization Act). Cette loi dit que le gouvernement américain a le droit d'arrêter et de détenir toute personne n'importe où, sans charge précise. La plupart des gens s'en moquent car ils disent : « Oh ! ça ne me concernera jamais ! » Ah bon ? Et Obama qui a signé cette loi a déclaré que de toute manière, il n'y ferait jamais appel. Mais alors pourquoi l'avoir signée ? Le type qui viendra après lui pourrait bien décider de l'utiliser puisqu'elle existe… C'est un exemple de chose très choquante selon moi. Et cela est rendu possible par la définition que l'on donne des choses, notamment de la défense nationale, de la notion de guerre, etc.

Durant la guerre civile, il fallait qu'on puisse arrêter les traîtres et les pendre. La constitution ne le permet pas. Donc, ils ont décrété que ceci n'était plus un pays mais un champ de bataille. Ce précédent a été utilisé pour justifier ce qui se passe aujourd'hui. La définition qu'on a donnée d'un champ de bataille, d'un état de guerre, permet des choses inacceptables. Regardez autour de vous ! Vous êtes ici à New York pour voir des expositions, des spectacles… Vous n'avez vu aucun tank ? Pourtant, officiellement, nous sommes sur un champ de bataille. Et les gens font comme si cela n'existait pas. On vit dans ce qu'on nous raconte plus que dans le réel. Chaque chapitre de Dirtday est comme une nouvelle manière d'appréhender cela.

Comment traduire cela sur scène ?

Il y a quelques images mais ce n'est pas un spectacle avec beaucoup de vidéo. Il y a une chaise et pas mal d'instruments. C'est tout. C'est un film mental basé sur l'idée que les gens peuvent créer leurs propres images à partir du langage.

Mais quand on voit un film, on peut comprendre dès les premières minutes de quel genre de film il s'agit, où ça va nous mener, etc. On se fait déjà sa propre idée sur la suite et si tout à coup le film prend une autre voie, on est désarçonné. Donc ici, je saute d'une chose à l'autre assez brutalement dès les premières minutes afin que le public ne soit pas trop sûr de ce qu'il voit et qu'il accepte ensuite de me suivre là où je l'emmène.

La musique vous y aide ?

Oui, un peu comme la B.O. d'un film qu'on ne voit pas. Elle peut créer plein de sensations. Si je parle d'une maison, on verra une maison joyeuse ou une maison effrayante selon le type de musique qui accompagne mes mots…