« Un uomo di meno » un exceptionnel moment de partage
JEAN-MARIE WYNANTS
jeudi 24 mai 2012, 10:29
Une reprise exceptionnelle pour un spectacle inclassable. Jacques Delcuvellerie retrace son parcours tout autant que celui de l'être humain. Un marathon scénique bouleversant où le rire et les larmes nous interrogent sans cesse.
Un ange trinque avec une nurse tandis que Jacques Delcuvellerie retrouve le fantôme de sa mère © Lou Hérion
Lentement, tranquillement, ils quittent la longue table autour de laquelle ils devisaient depuis notre arrivée dans la salle. Les uns disparaissent à notre regard, les autres rejoignent l'avant-scène, venant à la rencontre du public qui les attend. Des êtres humains face à d'autres êtres humains.
Parmi ces derniers : Jacques Delcuvellerie et Alexandre Trocki. Les deux faces d'un même homme répondant à un nom cousu de fil blanc : Jacques Delui. Une sorte de double du metteur en scène qui tout au long de ce spectacle unique en son genre va payer de sa personne, parler de lui, du théâtre, de ses drames, de ses joies, de ses peurs, de ses révoltes. Mais ce qui pourrait n'être qu'une sorte de long testament nombriliste évite magistralement cet écueil car dans le miroir que se tend Jacques Delui, c'est notre propre visage que l'on reconnaît. Celui d'un monde, d'une époque.
Un uomo di meno parle autant de la possible disparition de l'espèce humaine que d'un créateur qui, avec le Groupov, bouleversa la pratique théâtrale dans notre pays. « Si on peut trouver dans le spectacle une sorte de bilan d'un parcours, le personnage principal n'emprunte mon propre itinéraire que jusqu'à un certain point », explique Jacques Delcuvellerie. C'est ce qui en fait l'originalité et la formidable richesse.
En faisant porter son personnage de fiction par un autre comédien, il met en évidence les innombrables contradictions qui parfois nous déchirent et rendent nos actes incompréhensibles aux yeux des autres. Ici, les deux Jacques dialoguent, se confortent ou se disputent âprement, l'acteur allant jusqu'à vouloir prendre le pouvoir au metteur en scène puisqu'après tout, c'est lui qui l'incarne sur le plateau.
Un uomo di meno est un spectacle long : sept heures. Sept heures où de vraies gens, en chair et en os, de part et d'autre du plateau, partagent une expérience, un voyage, des questionnements, des souffrances, des rires, des espérances. Sept heures où l'intelligence et le sensible sont convoqués à part égale. Sept heures où, malgré la violence terrible de certains moments et la terrifiante inconscience dans laquelle nous vivons, on se dit qu'il reste une lueur d'espoir puisque cela a lieu. Sept heures gagnées sur la mort. Sept heures où l'on se dit que, malgré tout, le « vivre ensemble » est encore possible.
Nous sommes vivants
Ce spectacle nous rappelle d'emblée deux choses essentielles : nous sommes vivants et nous sommes mortels. Et il nous invite dans la foulée à un formidable voyage au centre de l'humain. On y passe par tous les genres de spectacle possible : récit, témoignages filmés, théâtre d'ombres, moments de pure fiction, reconstitution rêvée d'épisodes du passé. On y chante énormément. Des anges déboulent, les ailes marquées du marteau et de la faucille. Pasolini, Brecht, Sade sont parmi nous, tout comme un nain shakespearien, le fantôme de la mère, Nursy l'infirmière sexy
Ce spectacle exceptionnel par sa durée, l'est aussi par le nombre de comédiens sur scène, la complexité de la scénographie. Autant dire qu'on ne risque pas de le revoir souvent. Il faut donc se précipiter au Théâtre de la Place à Liège qui le reprend dès vendredi soir.
Du 25 mai au 3 juin au Théâtre de la Place à Liège, www.theatredelaplace.be, 04-342.00.00.