« Burning Ice », la culture bio

CATHERINE MAKEREEL

mercredi 06 juin 2012, 10:20

Marre des discours plombant et moralisateurs sur l'écologie ? « Burning Ice » cultive la question de manière ultraludique. Performances insolites et ateliers pratiques. En serre, en salle, sur les toits ou au jardin, les artistes bûchent et bêchent, au Kaaitheater.

« Burning Ice », la culture bio

: DR

L'équation est généralement la suivante : ville = culture, campagne = nature. Pourtant, cette semaine au Kaaitheater, un festival renverse ce préjugé, semant des graines de culture (dans le sens agricole) sous le macadam. Pour sa cinquième édition, « Burning Ice » interroge la relation entre art et écologie à travers performances, conférences et ateliers pratiques.

Une sélection bio

Cooking Catastrophes

Eva Meyer-Keller propose un repas à base de catastrophes naturelles. Une soupe de potiron évoquant un volcan en éruption composera, entre autres, un menu d'une dizaine de plats, préparés par des chefs cuisiniers, et servis ensuite au public. Coulée de boue, feux de forêt ou encore explosion atomique : cette performance interpelle sur les changements climatiques et les absurdités de notre système alimentaire. Conçu au départ pour et par des enfants, le spectacle interroge le futur à construire. « Pour ce spectacle, nous avons rencontré beaucoup de chercheurs mais au final, nous transformons les faits en une performance ludique, » explique l'artiste.

Théâtre sur pédales

Alexander Nieuwenhuis a construit un petit théâtre gonflable et mobile, qui s'approvisionne en énergie par panneau solaire, et peut être transporté sur un vélo. Pour découvrir cet objet curieux, il suffit d'enfourcher votre vélo et de pédaler, accompagné, jusqu'à une destination secrète.

Hortus

Dans le jardin de la Maison Erasme flottent des sons, des messages et des histoires. Un réseau de capteurs y mesure l'intensité de la lumière, la dynamique du vent et le flux de sève. Christoph De Boeck traduit ses données en sons, à l'aide d'algorithmes des marchés financiers. Le chant des oiseaux est ainsi classifié selon les bénéfices qu'il peut générer dans une interrogation sur l'équilibre de la relation entre l'homme et la nature.

Les ateliers pratiques

On fait le tour des initiatives d'agriculture urbaine à Bruxelles, on mange les produits issus de ces cultures urbaines, on part à la découverte d'espaces verts aménagés par les riverains. Enfin, un Salon de la Résilience propose un laboratoire de réorganisation de la société autour des plantes. Premier exercice : vous payez l'entrée avec une tomate, qui servira à préparer une soupe.

On se disait justement que le théâtre, pourtant visionnaire sur bien des sujets, est plutôt mou du genou en ce qui concerne l'écologie. Alors qu'on y parle abondamment d'économie, de précarité, de racisme et de bien d'autres maux, la crise écologique passe à la trappe. En tout cas du côté francophone. Car, du côté flamand, la scène se met de plus en plus au vert. « Ça s'explique peut-être par le fait que notre ministre de la Culture est aussi ministre de l'Environnement, et donc soutient des croisements entre les deux, avance Guy Gypens, directeur du Kaaitheater. Pas mal d'institutions culturelles flamandes stimulent la création dans ce domaine. On a même créé le réseau éco-culture. » C'est au Kaai par exemple, que l'on a pu voir la compagnie Schwalbe exécuter un spectacle sans émission de CO2, les performeurs pédalant sans relâche pour rester sous les feux de la rampe. Avec la nouvelle édition de Burning Ice, le théâtre invite aussi bien des scientifiques que des artistes. « Nous avons besoin de la non-fiction pour analyser cette crise de tout un système, mais aussi de la fiction, de l'imagination, pour digérer cette crise sous un angle moins apocalyptique, une énergie plus positive. » Côté ludique, on sera servi avec des catastrophes naturelles à manger, un théâtre mobile à transporter à vélo, des jardins sensoriels avec orchestre de plantes et chants d'oiseaux cotés en Bourse.

Qui a dit qu'écologie ne pouvait pas rimer avec poésie ? Au coin du Kaai, sur les berges du canal, le projet UFU (Urban Farm Unit) symbolise les relations fertiles entre l'environnement et la création, et les rapports, pas si irréconciliables que ça, entre la nature et l'industrie. Le designer français Damien Chivialle a conçu une ferme urbaine autorégulée de la taille d'une place de parking. Un objet d'une poésie improbable avec sa serre, fragile assemblage de verre pour jeunes pousses vulnérables, posée sur un conteneur, caisse brute, symbole de l'ère industrielle mondialisée. À l'intérieur loge un aquarium avec des poissons dont l'eau et les excréments nourrissent les plantes avoisinantes qui, à leur tour, purifient l'eau afin de réalimenter l'aquarium. Le concept vise à interpeller sur les possibilités ouvertes à l'agriculture urbaine à l'heure où les villes, de plus en plus congestionnées, font face au problème de l'approvisionnement, à l'heure aussi où la population est de plus en plus attirée par le « manger local ».

Depuis toujours, le designer fait avancer son travail entre art et industrie. « Les institutions culturelles sont un des rares domaines à ne pas catégoriser à tout prix, mais au contraire à mélanger les genres, les artistes, les scientifiques, les ingénieurs, analyse-t-il. Quand on parle d'écologie, c'est important de faire rêver les gens, mais aussi de pouvoir être factuel, de trouver des solutions concrètes. Le métier de designer est né après guerre, en même temps que la société de consommation. Quelque part, ça me pèse. Mais en même temps, je trouve qu'il y a une certaine poésie dans l'industrie, dans les aventures humaines qu'elle génère. Plutôt que de lui jeter la pierre, je préfère l'emmener ailleurs, développer son côté visionnaire. » Alors que son concept est exploité par une société suisse auprès de professionnels de l'agriculture urbaine, Damien Chivalle veut continuer de l'inscrire dans des événements artistiques, et en démontrer la portée éducative, thérapeutique (des hôpitaux créent des jardins potagers à destination des malades), mais aussi sociale quand le jardin potager fait vibrer tout un quartier. « Avec l'écologie, on est dans une dynamique globale : scientifique, artistique, politique. »

Jusqu'au 9 juin au Kaaitheater. www.kaaitheater.be