Un « Trovatore » échevelé à cent mille volts

SERGE MARTIN

mercredi 13 juin 2012, 10:08

Il Trovatore est un des opéras les plus échevelés de Verdi. La nouvelle production de la Monnaie atteint des sommets de frénésie dévorante : elle en choquera certains mais ne laisse personne indemne.

Un « Trovatore » échevelé à cent mille volts

Un huis clos dans lequel la gitane Azucena convie les quatre principaux protagonistes à un jeu de rôle© La Monnaie

Le concept du metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov est clair : nous sommes dans un huis clos dans lequel la gitane Azucena a convié les quatre principaux protagonistes du livret à un jeu de rôle. On travaille sur le souvenir : au début de chaque tableau, elle distribue les codes de l'action à venir basée sur un moment du passé vis-à-vis duquel chacun se positionne en fonction de son vécu. L'engrenage infernal se met en marche, il va pousser les cinq protagonistes jusqu'au bout d'eux-mêmes. On termine la première partie au bord de l'essoufflement.

Dans la seconde, tout se déglingue : le jeu de rôle dérape et le comte de Luna, qui tient plus de l'horrible mafieux que du méchant chef de guerre, impose une lecture tout en brutalité et en sadisme. Les gestes odieux se succèdent : Manrico gifle la femme qu'il aime, Luna tire en l'air pour réclamer le calme et abat son homme de main. La conclusion fatale (empoisonnement de Leonora, assassinat de Manrico) est inéluctable. Seule surprise : la crise cardiaque à laquelle succombe Luna quand Azucen lui annonce qu'il vient de tuer son frère ! Elle a gagné sa vengeance, mais à quel prix !

Un concept diabolique

On le voit : le schéma proposé par le metteur en scène russe colle de fort près au livret de Cammarano qu'il réduit aux cinq grands rôles. Oubliés les faire-valoir (suivantes, conseillers et autres domestiques) : leurs répliques sont reprises par les cinq protagonistes. Quant aux grands chœurs si aptes à imposer un climat musical, ils sont chantés à partir de la fosse, privant hélas l'action d'un de ses ressorts essentiels même si leur impact musical demeure saisissant. On s'interroge alors sur les limites d'un parti pris qui subjugue ceux qui découvrent pour la première fois un spectacle de Tcherniakov. Ceux qui, par contre, ont déjà vu l'Eugen Oneguin de Garnier ou le Don Giovanni d'Aix-en-Provence ne peuvent s'empêcher de penser que l'on repasse un peu trop les plats. Une chose est certaine : le spectacle est monté avec une direction d'acteurs au scalpel qui fait mouche même si la seconde partie se fait beaucoup plus statique.

Musicalement, c'est le bonheur : la direction implacable de Minkowski emporte la représentation dans un torrent irrépressible où les voix atteignent des sommets d'intensité. L'engagement des chanteurs est impitoyable, mais on aurait parfois souhaité quelques moments de détente dans les passages plus lyriques. Il épouse par contre idéalement le concept obsédant qui conduit le spectacle. Tous s'impliquent donc jusque la démesure : Luna terrifiant et vindicatif de Scott Hendricks, Leonora à la fois mûre, acharnée et volontaire de Marina Poplavskaya, Manrico exalté à l'aigu cinglant et tendu de Misha Didyk, Ferrando efficace de Giovanni Furlanetto. Mais c'est incontestablement l'Azucena magistrale de Sylvie Brunet-Grupposo qui porte le poids du spectacle : une somptueuse voix longue et profonde qui semble receler les mystères d'un univers secret, soutenue par un immense talent de tragédienne. À elle seule, elle vaut le déplacement dans un spectacle qui a le mérite d'aller jusqu'au bout de ses choix. À chacun d'apprécier.

Monnaie, jusqu'au 6 juillet. Réservation : 070 23 39 39 ou www.lamonnaie.be

Diffusion : en direct sur Mezzo HD le 15.6 et sur Musiq'3 le 8.7. Projection dans les cinémas UGC De Brouckère et Toison d'Or. Visible gratuitement durant 3 semaines sur www.lamonnaie.be à partir du 7 juillet à 20 heures.