Kentridge, maître du temps

JEAN-MARIE WYNANTS

mardi 10 juillet 2012, 10:37

A Avignon, William Kentridge présente un spectacle foisonnant sur la question du temps. En parallèle, il propose une exposition gratuite à la chapelle du Miracle. Tous deux sont directement liés à sa vaste installation à la Documenta de Kassel.

Kentridge, maître du temps

Percussions suspendues au plafond, chanteuses interprétant Berlioz, musiciens autour du compositeur Philip Miller, danse de Dada Masilo, sculptures bricolées, projections sur les murs : tous ces éléments s’imbriquent dans l’&

AVIGNON

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Un œil sur la route, l'autre sur la montre, on échappe enfin aux embouteillages pour rejoindre le parking en sous-sol. Plus que trois minutes avant le début de la nouvelle création de William Kentridge. Ascenseur en panne, six étages à monter au pas de charge puis une ruelle bondée de passants, une deuxième nettement plus calme et enfin l'arrivée au guichet d'entrée. Vite les tickets, foncer dans la salle, trouver sa place et s'effondrer dans le fauteuil rouge alors que toute l'équipe du spectacle est déjà sur scène.

Curieusement pourtant, on continue à papoter dans la salle. Sur le plateau, le metteur en scène déambule entre comédiens et musiciens comme pour leur donner quelques directives de dernière minute. C'est alors qu'on se souvient du titre de sa création avignonnaise : Refuse the Hour (La négation du temps).

Loin de la précipitation et du tapage extérieur, William Kentridge observe les derniers arrivants qui s'installent puis il se dirige calmement vers une petite table où il se met à écrire tandis que les lumières de la salle diminuent doucement.

Un coup, deux coups, trois coups : une batterie suspendue au-dessus de la scène donne le rythme qui, rapidement, s'emballe. Tambours, triangles, cloches mais aussi voix des chanteuses, instruments à vent et claviers, mouvements des uns et des autres… l'impression de calme du début est instantanément balayée.

Un joyeux foutoir

Quand le silence revient, Kentridge s'avance, un carnet à la main et commence à raconter l'histoire de Persée que son propre père lui raconta lors d'un voyage en train alors qu'il n'avait que huit ans. Dans celle-ci un jeune homme tue par accident un vieillard qui s'avère être son grand-père. Il accomplit ainsi la prédiction que le grand-père, sa fille et lui-même avaient, des années durant, tenté de faire mentir par tous les moyens.

De ce mythe célèbre, le jeune William retint surtout l'absolue injustice : « Pourquoi avait-il fallu tout cela pour que la prédiction s'accomplisse ? Chaque décision était une erreur. »

À partir de là, William Kentridge élabore un spectacle musical et visuel dans lequel il tient le rôle du conférencier évoquant la manière dont l'étude du temps évolua au fil des ans. Avec d'étranges machines bricolées, les porte-voix énormes des chanteuses, les métronomes géants projetés sur le fond de scène, des dessins d'horlogerie, on n'est pas très loin de Méliès et du Martin Scorsese de Hugo Cabret mais on pense aussi à Picabia ou aux constructivistes russes.

Entre science et poésie, avec humour et philosophie, Kentridge construit un joyeux foutoir où rien n'est laissé au hasard. Musique, chant, projections, danse par la formidable Dada Masilo, cela part dans tous les sens et petit à petit ces éléments épars forment un tout. Éclaté, joyeux, coloré et interrogeant notre rapport au temps, évoquant les trous noirs, la colonisation, l'organisation des villes… Pas de doute, cela valait la peine de se presser un peu.

« Refuse the Hour (La négation du temps) », jusqu'au 13 juillet à l'Opéra-Théâtre d'Avignon, www.festival-avignon.com.