Aix-en-Provence lutte contre l'ennui

SERGE MARTIN

jeudi 12 juillet 2012, 09:44

Le Festival d'Aix-en- Provence n'a pas son pareil pour nous présenter les choses autrement. Comme si l'orthodoxie musicale, voire musicologique, devait permettre en même temps un regard de traverse.

Aix-en-Provence lutte contre l'ennui

La Finta Giardinera, écrite par Mozart à 18 ans, présente sept personnages qui se jouent les uns des autres, puis se retrouvent après une nuit de démence © dr

Prenons l'exemple de David et Jonathas, une pièce de circonstances composée par Marc-Antoine Charpentier pour illustrer un spectacle de fin d'année au collège jésuite Louis-le-Grand. En grand spécialiste du baroque français, William Christie et ses Arts Flo donnent toute sa grandeur à ce cérémonial un peu ampoulé (il faut dire que le livret, véritable chapelet de bonnes intentions, est un monument d'ennui distingué).

L'œuvre n'a ni l'efficacité des Histoires sacrées, ni le dramatisme de Médée. Mais le metteur en scène Andreas Homoki, en évoquant une guerre moderne, intemporelle, quelque part entre les Balkans et le Moyen Orient, parvient néanmoins à susciter une tension et nous éviter le pensum.

Les deux spectacles de l'Académie européenne de musique relèvent de la même démarche. Donnée dans un recoin du Domaine du Grand Saint Jean, La Finta Giardineria est un superbe travail d'équipe où les chanteurs de l'Académie témoignent d'une bonne humeur pétillante.

Mais cet opéra connaît aussi ses zones d'ombres que la mise en scène de Vincent Boussard souligne à l'envi. Et pourtant c'est peut-être le décor de Vincent Lemaire qui nous donne la vraie clé de la soirée : un revêtement de sol noir où se reflètent des fauteuils blancs, parfois démultipliés par les effets d'optique, de longues pivoines (qui se transforment en lampes la nuit tombée), montées sur des vasques pivotants : le décor est celui d'un notable (le Podestat). Il devient en même temps le complice de la folie où sombrent les personnages, écartelés entre leurs élans amoureux ?

Ici aussi, une ambivalence s'installe au milieu de ce qui ne pourrait être qu'une autre folle journée.

Même déplacement du sujet dans L'enfant et les sortilèges mis en scène par un facétieux jeune metteur en scène, Arnaud Meunier, lui aussi ancien de l'Académie. L'orchestre foisonnant est remplacé, dans la subtile adaptation de Didier Puntos par un piano à 4 mains, une flûte et un violoncelle et cet arrangement, joué sur scène par les musiciens, crée un subtil climat d'intimité.

Point de salon avec vue sur jardin ici : le décor nous installe dans un de ces greniers où les enfants adorent traîner et où les objets prennent naturellement vie dans leur imagination. Ce savoureux bric à brac s'inspire sans nul doute des livres d'images anglo-saxons. Le mystère est partout, l'ironie aussi et le résultat est franchement délicieux.

Mais Aix, c'est aussi une masse d'ateliers dans le cadre de l'Académie dont les résultats inondent la ville. Ce sont aussi les concerts des partenaires : on fête George Benjamin dont le festival crée le nouvel opéra, on reçoit la visite du Symphonique de Londres avec Gergiev, on accueille la mise en espace de la Cambale di matrimonio de Rossini par Leonardo Garciá Alarcón que l'on retrouvera ici même l'an prochain pour Elena, un opéra de Cavalli.

Et justement si on en parlait de ce festival 2013 ? Rigoletto dirigé par Noseda et mis en scène par Carsen, reprise de la production de Don Giovanni de Tcherniakov sous la baguette de Minkowski, Elektra de Strauss, confié au tandem Salonen/Chéreau et la création de La Casa Tomada de Vasco Mendoça d'après une nouvelle de Cortazar. Mais aussi, dans le cadre de Marseille 2013, la création d' Une situation Huey P.Newton, un opéra de Jean-Marie Bruyère, Khatabah, un spectacle multiculturel où Fabrizio Cassol interrogera la Méditerranéen, du Coran au slam et un Roméo et Juliette de Prokofiev réalisé par le Ballet Grenade avec des classes d'enfants et des groupes d'adolescents de la région et joué par l'orchestre des jeunes de Méditerranée. On le voit : le regard de traverse n'est pas un accident de parcours. Et si c'était une façon nouvelle d'être moderne ?

La Finta Giardiniera et David et Jonathas sont disponibles en replay sur www.arteliveweb.com jusqu'au 30/10.