Chapitre I : La ferme, Wemmel, l'école, Mabo

BEATRICE DELVAUX

samedi 14 juillet 2012, 23:41

Comment une fille de fermier de Wemmel, au nord de Bruxelles, devient-elle une icône de la chorégraphie contemporaine ? Rencontre (partie 1/5)

Chapitre I : La ferme, Wemmel, l'école, Mabo

DR

Sur cette photo (la photo de cet article, NDLR), c'est mon père, Maurice De Keersmaeker, appelé « Maurice Van Keske ». Les Keske étaient une grande famille d'agriculteurs de Wemmel. La ferme se situait près de Hof ten Obbergen apparaît déjà sur des cartes du XVII ème siècle. Quand j'étais petite, on partait de la ferme avec les chevaux pour aller voir les étalons au Hooghof, la grande ferme en ruine qu'on voit depuis le ring entre Grand Bigard et le bois de Laerbeek. La mère de mon père, née en 1872, me disait se rappeler les chevaux labourant sur la place Emile Bockstael. Elle est morte lorsque j'avais 5 ans, en 1965 et a traversé le siècle dans ce village composé principalement d'agriculteurs, en bordure de Bruxelles et qui, en 50 ans, a complètement changé. La famille de mon père comptait cinq femmes et trois hommes. A part son frère aîné qui a eu un enfant, lui seul s'est marié.

La famille était investie en politique ?

Ce frère aîné de mon père, Henri, était bourgmestre CVP de Wemmel. C'est lui qui a donné son accord pour que Wemmel devienne la seule commune à facilités dans le nord de Bruxelles. L'ancien ministre de l'agriculture Paul De Keersmaeker et les brasseurs de Kobbegem, n'étaient que de la famille très lointaine.

Votre famille était flamande ?

Absolument. Mais comme beaucoup de grandes familles de cette époque-là, on lisait la Libre Belgique et comme toutes les filles de bonne famille, mes tantes allaient dans des pensionnats où on parlait français. A la maison, on parlait le néerlandais, pas le patois.

Et votre mère, Marie-Jeanne Lindemans ?

Elle provenait d'une grande famille plutôt d'intellectuels flamands et avait 7 frères et soeurs. Mon grand père maternel, Paul Lindemans, était ingénieur agricole et travaillait pour le ministère de l'agriculture. Toute sa vie, il est allé de ferme en ferme en tram et à vélo, surtout dans le Pajottenland, pour donner des conseils. Il a écrit une « Geschiedenis van de Landbouw in België » (Histoire de l'agriculture en Belgique) dont il a réalisé tous les croquis et que ma mère a tapé à la machine. Il peignait aussi. Lors de la première guerre mondiale, comme soldat sur le front de l'Yser et dans le nord de la France, il a réalisé de très belles esquisses de soldats.

Sur la photo, votre père figure aux côtés de…

Albion II, qui était champion de Belgique. C'était surtout le temps d'avant l'industrialisation de toute l'agriculture, le temps des grandes fermes polyvalentes où on cultivait des céréales, des betteraves et où on élevait une vingtaine de vaches, des moutons, des cochons.

Vous avez grandi à la ferme ?

Nous ne vivions pas à la ferme, mais 500 m plus loin. J'y ai passé beaucoup de temps et c'était un vrai bonheur. J'avais mon propre cheval. J'ai appris à rouler en camionnette et en tracteur quand j'avais 12 ans. L'autre frère de mon père, Frans De Keersmaeker, m'a appris à labourer, à vivre les moissons, la naissance des moutons et des veaux. J'en ai un souvenir magnifique. Il y avait aussi cette énorme grange en bois qui datait de 1800 et qui bougeait avec le vent. Mon oncle l'appelait « La Marie Louise » tellement elle était grande, c'était comme un personnage. Il me racontait souvent des histoires aussi, je l'écoutais assise à côté du poêle de la cuisine. Je me rappelle celle de cet homme qui était malade et vivait toujours dans son bain, jusqu'au jour où une femme était venue et l'avait tué dans ce bain. Ce n'est que des années plus tard que je me suis rendue compte que c'était l'histoire de Charlotte Corday et de Jean-Paul Marat

Pourquoi avoir choisi comme seule photo, celle de votre père avec ce taureau ? C'est un paradis perdu ?

Cette vie de fermier m'a toujours été très chère. Je vis en ville, je voyage dans le monde entier mais ce rapport à un travail dans la nature, lié aux saisons, me manque. C'est aussi une chose qui a peut-être le plus changé durant les 50 dernières années : Wemmel, qui était un petit village d'agriculteurs où tout le monde se connaissait, est devenu une banlieue urbaine beaucoup plus anonyme. Uniquement flamand au départ, c'est devenu un des endroits où la mutation « francophone » a été la plus forte.

Quel genre de femme était votre mère ?

Elle était régente en histoire et en néerlandais et elle travaillait. Elle était très entreprenante, très énergique. Elle aimait écrire aussi.

Votre père a joué un rôle dans votre destin artistique ?

Mon père et ma mère m'ont toujours aidée mais c'est ma mère qui a posé les actes clés. J'allais à l'école de musique mais j'avais envie de faire de la danse. Quand je le lui ai dit, elle m'a d'abord emmenée à un cours de danse à Grimbergen. Mais au bout de trois mercredis, elle m'a dit que ce n'était plus possible de me conduire et a décidé de créer un cours à Wemmel. Elle a trouvé un professeur d'Anvers, Lieve Curias, une très jeune fille d'à peine 18 ans. Comme elle était très active dans la paroisse, elle est alors allée voir le curé et a trouvé de l'argent pour construire un podium en bois dans la salle de la paroisse, pour servir de plancher. Son autre grand achat, c'était deux barres de danse classique.

Pas banal.

Mais ce n'était pas une femme banale. Elle était prof la journée et donnait des conférences le soir, des leçons sur la vie familiale.

Il y a de très belles photos d'elle et de très beaux textes sur un tract électoral. Un jour, elle s'est présentée aux élections pour le conseil communal sur la liste CVP. Le discours qu'elle tenait – c'est une belle chose et très radicale pour l'époque –, était surtout un discours de femme, voire même féministe. Elle était proche de plusieurs associations de femmes dont le KVLV (association éducative catholique des femmes paysannes) ou le CMBV (association catholique des femmes e classes moyennes).

Vous dites que parfois, votre père faisait des choses étranges ?

Mon père c'est vrai, possédait par moment une sorte de déraison et faisait des choses tout à fait folles. Comme le jour où il m'a fourré dans la main une taupe morte emballée dans un papier pour la maîtresse à l'école. Mais il faisait aussi de très belles choses, comme de nous réveiller à 4h du matin pour écouter les oiseaux.

Qu'est-ce qui fait que l'artistique naît chez vous ?

J'ai commencé dans l'école de musique avec du solfège comme tant d'enfants dans toutes les académies de musique à l'époque. Puis j'ai joué de la flûte traversière et puis… le désir de faire de la danse quand tu as 8-9 ans est quelque chose qui vit chez beaucoup de petites filles. C'était aussi la période de gloire du Ballet du XXème siècle et de Maurice Béjart.

Qui amenait ce Ballet chez vous. La télé ?

Cette jeune prof, Leve Curias nous enseignait non seulement la danse classique mais aussi la danse contemporaine, faisait des sessions d'improvisation et nous emmenait voir des spectacles. On est allé voir Felix Blaska, Béjart, le Ballet de Flandre à Strombeek-Bever. « It was very very inspiring ». Elle montait des petits spectacles avec nous. Quand je suis allée en pensionnat avec mes sœurs à Heverlee pour mes humanités, j'ai continué à prendre des cours de danse le week end.

Le pensionnat, c'était passionnant ?

J'avais une très grande fascination pour les langues classiques, le latin et surtout le grec. Et puis j'ai eu là-bas quelques professeurs très inspirants. Comme cette sœur, Rosa Vergaelen, une prof de grec et de latin, hors du commun. J'ai encore des souvenirs de lectures de « De bello gallico » (La guerre des Gaules) où elle déplaçait les bancs pour jouer l'attaque des Romains. Et puis un jour, j'ai dit à ma mère que je voulais danser plus.

Et donc ?

J'ai changé d'école pour aller à Maria Boodschap (Mabo), une des premières écoles flamandes au centre de Bruxelles. J'y allais en tram, ou à vélo et le soir je prenais des cours de danse chez Annie Flore, rue des Chartreux. J'étais « la Flamande ». Dans les loges, beaucoup de mères parlaient le « plat vlaams » entre elles, tandis qu'avec leurs filles, elles parlaient français. C'était quand même assez extrême, certaines de ses filles ne savaient même pas dire « ja » ou « nee ». C'est chez Annie Flore que j'ai rencontré Michèle Anne De Mey et son frère Thierry.

Votre père, la danse, il en pensait quoi ?

Il laissait faire.

La pression familiale n'empêchait pas vos parents de soutenir votre désir ?

A la fin de mes humanités, mes tantes disaient : « Il faut que tu te trouves un docteur ou un avocat »…(elle rit). Et puis, la première fois qu'on a joué à la Monnaie, les deux plus jeunes, sont venues voir et m'ont dit : « On aime beaucoup mais est-ce que tu ne pourrais pas faire cela comme hobby ? »

Vous n'avez donc pas du vous battre pour imposer votre passion ?

Je ne me suis jamais posé la question. Je pense que j'étais une fonceuse. Et peut être que c'est ma mère qui a souffert le plus : elle m'a toujours soutenue mais on disait que ce n'était pas sérieux, que sa fille allait finir avec des filles de moeurs légères. Et surtout qu'avec mes capacités, je pouvais faire une belle carrière à l'université.

Ce fut contagieux, la danse auprès de vos soeurs ?

Nous avons toutes fait de la danse ou de la musique, mais elles ont fini par choisir d'autres directions. Il n'y a que Jolente, la plus jeune, qui est allée vers le théâtre.

Des hommes ont également été importants dans votre vie ?

Il y a eu des professeurs. Par exemple, à Mabo, en 5eme, mon prof de latin, de grec, d'esthétique et de néerlandais, Johan Boonen qui était aussi écrivain et auteur de théâtre. J'ai des souvenirs très vifs de lecture d'Antigone ou de poèmes de Guido Gezelle ou Paul van Ostaijen à traduire vers le latin ou le grec. Ce sont des gens qui faisaient des liens avec le monde, des réflexions qu'ils partageaient avec des jeunes. Mon fils et ma fille vont à cette même école, et j'ai le grand bonheur de voir qu'eux aussi, ont des profs qui les marquent.

J'ai la plus grande admiration pour les gens qui aujourd'hui investissent dans l'éducation, surtout dans un monde où on dit que tout peut s'apprendre par internet. Ce rapport quotidien à des personnes qui partagent un savoir, une expérience de vie ou qui provoquent une réflexion par rapport au passé, au présent, au futur et osent insistent sur le fait de trouver une certaine discipline et mettent les jeunes au défi : pour moi cela a été extrêmement précieux.

Chapitre II : Rue de Livourne, Mudra

Chapitre III : Le réseau flamand et Focroulle. De Fase a parts, en passant par New York

Chapitre IV : les grands bonheurs

Chapitre V : La suite, les enfants

« N'ayez pas peur de la présence flamande à Bruxelles »