« Lamali Lokta » : l'art des premiers pas
JEAN-MARIE WYNANTS
mercredi 18 juillet 2012, 10:02
Karine Ponties nous entraîne dans un monde étrange où cinq personnages se débattent avec une feuille blanche. Aux Hivernales, la chorégraphe reprend cette pièce magistrale créée aux Brigittines. Un univers fascinant qui nous fait instantanément oublier l'agitation du monde extérieur
Dans « Lamali Lokta », les cinq personnages semblent constamment à la recherche de leur propre corps quils tentent de comprendre, de maîtriser, de reconstituer dans un processus de découverte permanente © Perrine Lecle
AVIGNON
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
Ils tiennent difficilement debout, surgissent de l'obscurité, d'un placard ou s'extraient d'un tube roulé sur le sol. Puis, petit à petit, ils se redressent, tentent de trouver l'équilibre, de coordonner leurs gestes maladroits.
Mais qui sont ces personnages étranges peuplant la scène de Lamali Lokta, dernière création de la chorégraphe Karine Ponties ?
En les voyant, on se dit qu'ils pourraient s'être échappés d'une des pièces précédentes de cette dernière. On retrouve en effet cet univers unique où les corps se cherchent, se tordent, se déglinguent pour mieux se reconstituer. Un univers peuplé d'images, parfois inspirées par des dessinateurs dont l'uvre se déploie sur le plateau. Ce n'est pas tout à fait le cas cette fois.
Lamali Lokta a bien été inspiré par le travail d'une dessinatrice, Beatrice Alemagna. Mais celle-ci ne participe en rien au spectacle. C'est pourtant un peu de son univers étrange et complexe que l'on retrouve ici. Des corps cassés, morcelés, des êtres insaisissables qui se déploient dans des surgissements de couleurs (même si à Avignon, des raisons techniques ont amoindri cette part du travail).
Les cinq personnages de Lamali Lokta évoluent dans une sorte de campagne sombre traversée par un réseau de traits blancs rappelant les clôtures qui séparent les parcelles des champs. Un horizon sans fin.
Ils pourraient d'ailleurs faire partie de la famille des épouvantails auxquels la chorégraphe a consacré une série de courtes pièces. Mais ceux-ci sont peut-être trop neufs pour cela. Et puis surtout, il y a cette gigantesque feuille blanche qu'ils manipulent, qui les dissimule, les révèle, les transforme.
Face à celle-ci, ils semblent surgir du néant pour tenter d'apprivoiser le monde qui les entoure. Leur histoire reste à écrire. A moins qu'ils aient déjà tant vécu, tant aimé, tant souffert, que leur corps s'est éparpillé en tous sens.
Là, dans cet espace inconnu et familier, ils tentent de se reconstituer, de contrôler ces membres qui semblent vivre indépendamment les uns des autres. Parfois, ils s'adossent l'un à l'autre pour se redresser. L'un devient le socle sur lequel un autre peut se poser. Les corps glissent, s'élèvent, se brisent, disparaissent puis resurgissent pour tenter une fois encore de trouver leur équilibre.
Il y a de la douleur dans certaines de ces séquences. Du rire et du plaisir aussi. Mais surtout de l'étonnement et parfois même de l'émerveillement. Cet étonnement presque ahuri du bébé qui ne parvient pas à saisir un objet, à maîtriser ses gestes. Cet émerveillement qu'il ressent soudain lorsqu'il constate qu'il peut tenir sur ses deux jambes.
Mais les personnages de Lamali Lokta ne sont pas des bébés. Juste des adultes ayant gardé cette faculté de s'étonner, de se chercher, de se construire, de s'émerveiller. Et de nous inviter à faire de même.
Jusqu'au 21 juillet aux Hivernales d'Avignon, www.hivernales-avignon.com