Plongée au cœur d'un trou noir

JEAN-MARIE WYNANTS

vendredi 20 juillet 2012, 11:06

Foule des grands jours pour « The Four Seasons Restaurant ». Entre blancheur éclatante et noirceur d'encre, Romeo Castellucci explore le monde des trous noirs. Un parcours inégal mêlant science, théâtre et arts visuels.

Plongée au cœur d'un trou noir

À l’issue de la première partie, les dix jeunes femmes créent un moment inoubliable faisant surgir chacune d’entre elles d’une matrice constituée par l’ensemble des autres AFP Photo/Anne-Christine Poujoulat

AVIGNON

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Mais c'est pire que pour les concerts de Lady Gaga », s'esclaffe un festivalier en découvrant l'énorme foule qui se presse au Gymnase Aubanel pour la première du spectacle de Romeo Castellucci, The Four Seasons Restaurant.

À l'intérieur de la salle, on distribue des bouchons de protection auditive. On comprend pourquoi quand un son étrange et de plus en plus puissant envahit l'espace, accompagnant un texte projeté sur grand écran.

Romeo Castellucci nous invite en effet à plonger avec lui dans le cosmos. Avec une précision toute scientifique, le texte évoque les trous noirs, la vitesse de la lumière, les sons inaudibles produits par ces événements cosmiques…

Cette introduction terminée, le calme revient sur un vaste plateau à la blancheur aveuglante où se détachent quelques instruments de salle de sport : espalier, ballon de basket, plinth… Lentement, sans bruit, une femme pénètre dans cet espace virginal. Elle porte une robe austère et des sabots glissant sur le sol. S'emparant d'une paire de ciseaux, elle entreprend de se couper le bout de la langue abandonnant le morceau de chair sanglante sur le sol. À sa suite, neuf autres femmes feront de même. Toutes vêtues dans le même style, comme échappées d'une de ces communautés religieuses rigoristes nord-américaines. Deux chiens viendront ensuite dévorer calmement ces petits bouts de chair.

Les jeunes femmes n'ont pas perdu la voix pour autant. Les voici qui entreprennent de jouer la tragédie d'Empédocle d'Agrigente, écrite par Hölderlin. Empédocle qui se comportait comme un roi parmi les siens et qui, selon la légende, se jeta dans l'Etna, éblouissant trou noir. Empédocle qui cinq siècles avant Jésus-Christ tenta d'expliquer les éclipses solaires et développa une philosophie liée à la nature et aux quatre éléments.

Mise à distance

Cette partie très théâtrale désarçonne. Le ton des comédiennes, qui changent constamment de rôle, est plutôt naturel mais leur gestuelle, lente et millimétrée évoque les poses des tableaux religieux entraînant une prise de distance tantôt séduisante tantôt ennuyeuse malgré une fin magnifique, les jeunes femmes jouant la mort d'Empédocle en se mettant littéralement au monde l'une après l'autre.

Commence alors une courte séquence où un rideau bleu avance lentement jusqu'à l'avant-scène puis se retire comme une vague laissant apparaître un cheval mort, de mystérieuses boules noires… Un rideau bleu aux contours flottants comme les toiles de Rothko dont Castellucci s'est inspiré pour cette pièce.

À ce calme inquiétant succède le déchaînement des éléments. Un simple tas de feuilles propulsées par une puissante colonne d'air crée un cyclone dans lequel on voit petit à petit apparaître une silhouette et un drapeau noir s'agitant dans le vide, comme un impuissant drapeau blanc inversé. Image sublime et bouleversante. Le trou noir se referme. Tout est terminé. Tout peut recommencer.

« The Four Seasons Restaurant » jusqu'au 25 juillet au Gymnase Aubanel, www.festival-avignon.com