Serge Demoulin exorcise le passé en fanfare
CATHERINE MAKEREEL
mercredi 01 août 2012, 13:15
L'un des plus beaux seuls en scène de la saison, « Le Carnaval des Ombres » de Serge Demoulin tourne cet été à Bruxelles et Spa.
Demoulin présente ici un pan occulté de notre histoire : lannexion des Cantons de lEst par lAllemagne nazie et le silence de lEtat belge Photo :DR
Avant d'emmener son Carnaval des Ombres à Bruxelles et Spa, Serge Demoulin a fait une halte au festival Vacances Théâtre Stavelot, dans la région même dont le cur bat (en fanfare) dans son spectacle.
Pratique
Les 5 et 8 août au Festival Bruxellons (Chateau du Karreveld). Les 20 et 21 août au Festival de Spa. En tournée à Saint-Vith, Ath, Theux, Verviers.
www.rideaudebruxelles.be Un seul en scène inspiré du Carnaval de Malmédy, qui a baigné son enfance, mais aussi et surtout de l'histoire douloureuse (et longtemps passée sous silence) de l'annexion des Cantons de l'Est par l'Allemagne nazie en 1940. « Il y a forcément un magma émotionnel fort dans la région, analyse l'auteur et comédien du Carnaval des Ombres. Toutes les familles ont connu un grand-père ou un grand-oncle enrôlé dans l'armée allemande. Toutes se souviennent qu'il y avait les pro-belges et les pro-allemands (ce qui ne veut pas forcément dire pro-nazis). » C'est cette histoire-là, et la tenace chape de honte qui hante encore ces « cantons rédimés » que raconte l'épatant comédien. « Beaucoup de gens m'ont dit que ce spectacle aurait été impossible il y a vingt ans. Ma famille était assez inquiète quand je leur ai parlé de mon projet. Mais clairement, les tabous commencent à tomber. Dans la région, le spectacle agit comme un activateur de parole. Coïncidence étonnante : j'ai rencontré récemment Christoph Bohn, le réalisateur de The boy is gone, un documentaire sur le même thème qui vient d'être diffusé sur la RTBF. Lui et moi sommes de la même génération. C'est surprenant que nos deux projets sortent maintenant. On parle plus librement de ce pan de l'histoire aujourd'hui. Il serait temps que l'Etat Belge reconnaisse l'annexion. »
masque rime avec carnaval
Si ce Carnaval des Ombres a fait un tabac dans la région, il a aussi secoué le reste du pays, à commencer par Bruxelles. Créé au Rideau dans une mise en scène de Michael Delaunoy, le solo enfiévré évite tout didactisme en empruntant plutôt le cathartique univers du carnaval, cette fête débridée où tout est soudain permis, où les masques libèrent les esprits, où les excès cristallisent les tensions. « Le masque abolit les classes sociales, brise les tabous. Tu parles soudain à tout le monde », remarque celui qui est tombé dans le carnaval tout petit, membre encore aujourd'hui de cette fanfare, la Princeton, qui donne toutes ses couleurs pittoresques au texte. « C'est un joyeux chaos. Les bandes sont lâchées dans la ville, il y a des bagarres et tu termines souvent au bistrot. On y dit d'ailleurs qu'on prend un verre ensemble en partageant les sparadraps. C'est très symbolique que le bourgmestre remette les clefs de la ville au Trouv'lê pour quatre jours. Cette figure du fou a soudain le pouvoir sur la ville. Pendant le carnaval, on lâche tout. D'autant que juste après vient le carême. »
C'est cette ferveur presque hallucinée que porte le comédien, sous son maquillage de clown triste, pendant une bonne heure et demie. « C'est une partition, avec le côté sportif que ça implique. Je n'en sors pas fatigué, mais plutôt sur un pic d'énergie. Il me faut une autre heure et demie pour redescendre ensuite. » Pour son premier texte, Serge Demoulin a réussi un beau tour de force, puisant dans le folklore de son enfance une histoire poignante, que tous les Belges doivent aujourd'hui entendre.